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Prendre soin du psychisme des professionnels… dans le champ du handicap

Toute demande d’analyse de pratiques procède d’une exigence d’un meilleur fonctionnement des équipes dans le but d’accompagner ou de soigner au mieux les personnes accueillies d’un service donné. La multiplicité des problématiques exige des partenariats et des accompagnements de plus en plus complexes. D’une institution à une autre (CAMSP, SESSAD, IME, ESAT, Foyer d’ Hébergement…), le besoin de prendre soin du psychisme des équipes est un enjeu majeur pour prévenir l’épuisement professionnel ainsi que d’autres risques psychosociaux.

Dans cet article, je m’appuierai sur mon expérience d’intervenante en GAP, en supervision et en régulation d’équipe, pour aborder la composante  « souffrance » inhérente à tout processus d’accompagnement des « métiers du lien ». Puis, je montrerai l’intérêt que cette souffrance « ordinaire » soit déposée et mise au travail dans les espaces de contenance où s’analysent les pratiques professionnelles.

Les professionnels des «métiers du lien»

Les professionnels du médical et du médico-social en structure d’accueil ou de soin sont tous très sollicités psychiquement dans le quotidien de leurs pratiques. Leur tâche essentielle, immense, invisible à l’œil, est de prêter leur appareil psychique à ceux handicapés qu’ils accompagnent. Ils ont pour mission de construire et de soutenir de multiples liens dans la relation accompagnant-accompagné, soignant-soigné, avec les familles et les différents partenaires de soin et d’éducation. En recevant les demandes pour aider dans le choix du meilleur accompagnement possible, les professionnels occupent, pour un temps, la fonction de réceptacle psychique des anxiétés, des attentes, des défenses mises en place par les familles pour résister à une impensable annonce, une impensable conséquence d’un handicap ou d’une maladie. Cette action de supporter est une souffrance psychique « ordinaire » des métiers du lien.

La souffrance « ordinaire » du tissage de liens

La souffrance inhérente au tissage de liens, qualifiée de souffrance « ordinaire », produit immanquablement des phénomènes psychiques et nombre de modalités défensives, ce qui ne laisse pas indemne d’affects et d’émotions chaque « tisseur de liens ». Certaines situations peuvent mettre sous tension les professionnels, individuellement ou/et collectivement. Prendre en compte la souffrance « ordinaire »en lui donnant la possibilité de s’exprimer, c’est éviter qu’elle ne s’enkyste dans le psychisme d’un professionnel ou/et impacte toute une équipe et ainsi, éviter qu’elle ne puisse devenir souffrance pathologique.

Prendre soin des liens institués

Dans le lien institué accompagnant-accompagné, soignant-soigné, les moments de désarroi, de sentiment d’impuissance, de lassitude sont le lot de tout accompagnement. Il peut suffire d’une violence d’un comportement, d’une parole, pour altérer la capacité du professionnel à accueillir les exigences et les souffrances de l’autre. C’est pourquoi il est besoin de personne-tiers ou d’instance-tiers pour en prendre conscience, s’en dégager et modifier quelque chose de sa pratique relationnelle.

Par ailleurs, si la pluridisciplinarité des équipes est le premier garant de la possibilité d’accompagner au mieux les sujets en situation de handicap, elle n’est en aucun cas la garantie d’un travail facile. Les liens institutionnels peuvent générer des conflictualités difficiles à dénouer et des souffrances difficiles à évacuer. Les qualités techniques professionnelles des uns et managériales des autres ne suffisent pas. L’écoute, l’acceptation des points de vue différents, le penser ensemble, la confiance en soi et dans les autres, la capacité à être en empathie, à déléguer, ne s’enseignent pas dans les écoles de formation ou à l’université. Cela s’apprend, certes, par l’expérience et par le compagnonnage, mais cela peut aussi se mettre au travail dans des espaces de contenance que sont les séances d’analyse de pratique.

Différents dispositifs d’analyse de pratiques

S’il existe plusieurs types d’espaces-temps pour contenir et mettre au travail ces souffrances «ordinaires», chaque dispositif d’analyse des pratiques professionnelles a sa spécificité. J’ai choisi d’en montrer les singularités en puisant aux exemples de mes interventions en institutions.

  • Dans le cadre d’un GAP en IME, nous en étions à la quatrième année de ces séances mensuelles lorsqu’un des éducateurs du groupe nous dit avec beaucoup d’émotion qu’il a peur de « craquer », qu’il va « péter un câble si ça continue » avec Jimmy qui le « pousse à bout ». Il donne de nombreux détails sur lesquels renchérissent ses collègues car le déchaînement pulsionnel de ce garçon de 8 ans entraîne les adultes dans des comportements répétitifs d’exclusion.Comment agir sans réagir ? Comment se laisser « toucher sans couler » ?

Dans ce GAP, il a fallu laisser se déployer le temps de la plainte, des peurs, des inquiétudes pour passer des émotions au travail du penser groupal. Cet espace d’accompagnement a été à la fois un temps de soutien qui a favorisé les expressions de tous et un temps d’analyse qui a mis au travail leurs pratiques relationnelles.

Sans se substituer à d’autres réflexions déjà engagées dans d’autres instances, aux aides déjà apportées par l’équipe de direction, ce lieu différencié de mise à distance et d’élaboration a permis de revenir sur certaines postures professionnelles qui induisaient des réactions en miroir de la violence infantile, sur la notion « d’individu-environnement », si chère à Winnicott, et celle de l’environnement comme baume des souffrances psychiques ou accélérateur d’agressivité.

  • Dans le cadre d’une supervision en SESSAD, je suis intervenue auprès d’une équipe entière (directrice, secrétaire, enseignants, psychologue, assistante sociale, rééducateur, orthophoniste, psychomotricienne) pour l’aider à s’interroger sur les postures et les actes qui permettent de trouver la bonne distance relationnelle avec les usagers.

Lors d’une séance, le psychologue du service avait évoqué l’absence réelle d’alliance thérapeutique, il y a quelques années, lors de la prise en charge de l’aîné des enfants d’une famille. La demande pour le cadet réactivait la recherche de « justes liens, bilans, observations » qui s’était soldée, pour l’aîné, par une série de malentendus et d’incompréhensions. Les maladresses d’hier mais aussi les résurgences des relations passées (un des membres de la famille avait été soupçonné de maltraitance) ainsi que les inévitables phénomènes transférentiels et contre-transférentiels durant le suivi de l’aîné avaient laissé des traces et faisaient craindre pour les liens d’aujourd’hui à tisser avec le cadet. La nouvelle demande de prise en charge apparaissait comme un challenge pour que les liens ne se fragilisent pas au point de se rompre.

L’intérêt du groupe, qui s’est d’abord porté sur la préoccupation du psychologue, a permis une mise en mouvement et un dépassement des empêchements à penser.Puis la recherche de solutions a été celle de l’équipe toute entière : faire avec le passé qui résonnait et se soutenir collectivement pour que l’alliance thérapeutique ne reste pas un vain mot. La mise en partage des craintes et la théorisation collégiale de cette situation ont permis de nouveaux positionnements: les regards se sont moins tournés vers le passé pour se diriger vers du futur à anticiper avec confiance. Je me souviens avoir évoqué la métaphore du « regard-cinéma » à adopter pour ne pas figer une famille dans un « regard-photo » et rendre impossible tout développement de potentialités.

  • Dans le cadre d’une régulation d’équipe, je suis intervenue la deuxième année d’une création d’une Unité pour Enfants Autistes.

Les premiers temps d’analyse des besoins ont mis à jour nombre de dissonances voire des discordances entre les attentes des professionnels du médico-social et celles de l’éducation Nationale portées par l’enseignant référent. Je n’évoquerai ici que l’une d’entre elles, majeure : la patience affichée par les professionnels du soin en pensant que chaque enfant du dispositif avait son propre temps psychique pour émerger de son repli autistique; l’impatience de tout ce qui procédait du dispositif scolaire qui affichait des exigences vécues comme contraignantes, voire maltraitantes.

Plusieurs séances ont été nécessaires pour parvenir à « faire groupe ». Il a fallu éclaircir des non-dits, revenir sur des blessures narcissiques, sur des paroles défensives. Sans rien nier des dysfonctionnements – des décisions prises en équipe de suivi de la scolarisation pas toujours suivies d’actes, des temps d’inclusion non respectés, des confusions de places… – la chef de service, en accord avec le groupe et moi-même, a choisi de proposer un changement organisationnel. Ainsi, le temps dégagé pour élaborer les projets personnalisés de scolarisation (PPS) a pu devenir un vrai temps de travail. Au fil de l’année et au gré des fonctions redéfinies, de nouveaux engagements ont été pris, des mouvements de personnels ont eu lieu, et il a été possible de se projeter dans la rentrée suivante.

Lors de la dernière séance de régulation, j’ai clos les échanges du groupe en demandant de trouver deux mots qui restitueraient quelque chose de leur état d’esprit: attente/inconnu ; réponse/bénéfique ; incertitude/réflexion ; éclaircissement/impatience ; constructif/inconfort ; ajustement/finalité de l’UE ; sereine/en pleine construction.

Conclusion

Prendre soin du psychisme des professionnels passe par une éthique et une pratique relationnelle que chaque équipe de direction cherche indéfectiblement à mettre en œuvre. Le recours à un intervenant en APP doit générer de la plus-value humaine au service des accueillants pour bénéficier aux accueillis. Le cadre, les outils méthodologiques, les références théorico-cliniques du tiers-intervenant sont les garants de cette valeur ajoutée au bon fonctionnement des équipes et donc à la bonne marche d’un service ou d’un établissement.

Un article de Martine LACOUR
Docteur en psychologie et Superviseur
Intervenante en Analyse des Pratiques

  • : Martine Lacour, Intervenante en APP, Superviseur, Docteur en psychologie | Mobile: 06 60 68 56 37
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