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De la garde à l’accueil, l’histoire d’une r-évolution culturelle des pratiques en structure d’accueil collectif de la Petite Enfance

Depuis sa création à nos jours, la structure d’accueil de la petite enfance a traversé plusieurs époques et avec elles, son lot de transformations. Qu’en est-il aujourd’hui de ces traces du passé ?

Un peu d’histoire pour éclairer le contexte

Le vocable structure d’accueil collectif de la petite enfance regroupe différentes formes d’accueil : crèche collective, familiale ou parentale, multi-accueil, maison d’assistantes maternelles, halte-garderie, micro-crèche, jardin d’enfants, accueil de loisirs. Ces différentes dénominations sont liées à des statuts spécifiques en matière de réglementation, effectifs professionnels, capacité d’accueil, financements, tarification.  Ces appellations témoignent également d’une volonté de distinguer ces espaces en fonction des besoins des enfants et de leur famille. Cependant, ces derniers ont tous une mission d’accueil.

La première crèche voit le jour à Paris, dans les années 1840. La révolution industrielle amène les mères à quitter leur domicile pour se diriger vers le travail. La crèche a alors pour objet de garder et soigner des enfants confiés aux berceuses.

Une trentaine d’années plus tard, l’arrivée et le développement de la médicalisation fera vivre à la crèche une mutation marquante. La priorité est donnée à la lutte contre la mortalité et les épidémies de maladies infantiles. La crèche a longtemps évolué dans cet esprit hygiéniste, sous le contrôle médical qui s’est également étendu aux nourrices.

Une seconde mutation, dans les années 50 émerge avec les travaux de recherche menés par René Spitz sur l’hospitalisme. Il met en évidence les carences affectives infligées aux enfants par les normes pasteuriennes.  La conception de l’enfant comme tube digestif évolue alors vers celle de personne, avec la prise en compte de la vie psychique et la dimension subjective introduite par les recherches en psychologie du développement. Les théories de l’attachement élaborées par John Bowlby et Mary Ainsworth contribuent à la prise en compte du lien dans la construction psychique de l’enfant.

Et aujourd’hui ?

A l’heure actuelle, nous retrouvons dans le quotidien des structures d’accueil des empreintes de ce passé. Celles-ci risquent d’entraver la subjectivité de l’enfant, la liberté nécessaire à son développement psycho-affectif et la capacité créative des équipes.

C’est bien là l’objet de l’analyse des pratiques : mener une réflexion sur la posture professionnelle et les actes afin de répondre au plus près de la demande et des besoins des usagers. Accompagner la démarche d’une équipe, c’est aussi l’accompagner dans les changements structurels et culturels de l’humanité. La demande d’analyse des pratiques en structure d’accueil collectif de la Petite Enfance est devenue très courante.

En 2005, j’ai commencé à proposer des séances d’analyse des pratiques à plusieurs structures. A cette époque, j’animais ponctuellement des sessions de formation continue en Petite Enfance et j’avais constaté outre une soif de connaissance sur le développement de l’enfant, un besoin massif de parole sur ce que vivaient les professionnels dans leur quotidien.

Peu habituées à ce type de travail et sous l’effet de résistances, les équipes tendent à utiliser l’espace dédié à l’analyse des pratiques comme un espace de parole sans différenciation entre ce qui relève de leur pratique, de la clinique, de l’observation du comportement des enfants et des problématiques parentales.

C’est bien ainsi que je conçois mon dispositif d’intervention : inviter et soutenir, en lien avec un cadre sécurisant, le questionnement de ce qui se vit dans le quotidien, en tant que professionnel, majoritairement défini par une série d’actes répétés dont le risque est de devenir habitudes qui représentent une menace pour le sens.

A la recherche du sens (perdu)

L’objectif de ces séances est de mettre au travail les professionnels individuellement et collectivement. Le regard qu’ils portent sur leur pratique fait souvent l’économie d’une interrogation préalable de leur positionnement. Je pars du postulat que la posture précède la pratique et non l’inverse. Faire n’implique pas d’être. Or, la crèche est un lieu dans lequel se succèdent des actes quotidiens (du faire) pas toujours pensés au regard d’une orientation, qu’elle soit éthique ou théorique.

C’est justement quand les actes, ici gestuels et langagiers, ne sont pas pensés qu’ils sont à mettre en lien avec l’antériorité des pratiques évoquée plus haut. Ils échappent au sens. Pour quelles raisons les enfants ne sont-ils pas autorisés à transporter leur doudou dans le jardin ? Quel sens donner à cette pratique qui consiste à « dire au parent la journée de l’enfant » ? Quel est l’intérêt de séparer les plus petits des plus grands par une barrière ? Et puis d’ailleurs, que veut dire petits, moyens, grands ?

Ces questionnements proviennent parfois du professionnel à l’évocation d’une situation qu’il souhaite aborder, parfois d’un collègue, qui, par effet de l’écoute, prend conscience. Et parfois, c’est moi qui amène l’interrogation pour amorcer un développement de la réflexion et une appropriation du sens. Pour certaines pratiques, l’héritage est flagrant. L’absence de sens aussi, de fait. « Parce qu’on a toujours fait comme ça », « parce que c’est ce qu’on a appris », « parce que j’ai vu mes collègues faire comme ça »

Il existe parfois un choc culturel au sein d’une équipe, lorsque les professionnels n’ont pas suivi leur formation ou réalisé leur expérience dans le même pays mais aussi lorsqu’il y a un écart générationnel entre eux. La plupart des professionnels de crèche ne connaissent pas l’origine du lieu. Les auxiliaires de puériculture qui ont débuté dans les années 80 se souviennent de lieux encore aseptisés malgré l’époque. L’enfant était placé dans un sas qui tenait lieu de transition entre la famille et la crèche, le dedans et le dehors, en veillant à ce qu’ils n’entrent jamais en contact. L’enfant était lavé et habillé avec une tenue telle un uniforme, d’une couleur pour les filles et d’une autre pour les garçons.

Karima Derkaoui

L’analyse des situations à la lumière des nombreuses théories du développement de l’enfant et des courants de pensée couplée à des prises de consciences permettent aux professionnels de re-donner du sens à leur pratiques en les ajustant aux besoins des enfants. Les renvois à l’organisation structurelle de la crèche aux siècles derniers les aide, par un jeu d’isomorphisme à créer des liens entre des pratiques anciennes et les leurs, liées par une même posture, bien souvent inconsciente : le contrôle de l’adulte.

A l’issue de quelques séances, les professionnels s’expriment avec plus d’aisance, le discours évolue. Il se fait de plus en plus élaboré et distancié. Les pratiques bougent, certaines sont abandonnées, d’autres sont créées. ils acquièrent une confiance en eux car ils trouvent du sens à ce qu’ils agissent et sont en capacité de le soutenir auprès des enfants, des parents, de nouveau collègues. L’analyse des pratiques est lieu de parole, de déconstruction de fantasmes et de construction de cohérence. En cela, elle représente une source de créativité et de motivation pour ces professionnels qui ont à inventer sans cesse de nouvelles pratiques face à l’évolution sociétale de l’enfant et de la famille.

En savoir plus sur Karima DERKAOUI – Psychologue et psychanalyste

  • : Karima Derkaoui- Psychologue, intervenante en APP, supervision, régulation et formation continue.
  • : k-derkaoui@outlook.com

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