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De l’engagement dans la clinique à l’analyse des pratiques

Un entretien avec Michel LEGOUINI, psychanalyste à propos de ses ouvrages « essais cliniques 1 et 2 » et de leurs implications dans le champs de l’Analyse des Pratiques

En quelques mots, quel est votre parcours ?

“Michel Legouini – Psychanalyste, je suis allé travaillé dans des institutions de soin pour apprendre le métier (NDLR : de clinicien), pour y découvrir un paysage clinique différent de celui de l’exercice en cabinet. En institution, j’ai exercé des responsabilités de chef de service, puis de directeur.

Aujourd’hui, j’interviens en tant que psychanalyste, consultant et formateur dans les champs de la clinique psychopathologique  et de l’accompagnement médico-psychologique , dans les trois secteurs hospitalier, médico-social et social. J’anime des formations et des dispositifs d’analyse des pratiques, de supervision et de régulation.”

Quel était votre projet autour des ouvrages « essais cliniques » ?

“L’objet de ce projet était de faire part d’expériences cliniques du terrain institutionnel et en cabinet libéral,  de faire lien avec la réalité clinique de  travail des professionnels du soin et de l’accompagnement médico-psychologique .Mes interventions , selon les contextes et les cultures institutionnelles, s’appuient sur des outils théoriques et méthodologiques  pour aider les professionnels de la relation d’aide et du soin à écouter et à entendre les symptômes qui mettent en difficulté les patients et leur prise en charge par les accompagnants. Les fonctions, différentes d’une institution à l’autre s’organisent autour de trois dimensions :

  • l’accueil du sujet ( patient ou personne accompagnée) et des pathologies mentales ou neurodégénératives
  • l’observation clinique
  • les stratégies de soin et d’accompagnement médico-psychologique.”

De votre expérience, qu’est-ce qui se joue dans l’accompagnement de patients ou d’usagers ?

“Quels sont les enjeux : le positionnement éthique du professionnel, le lien de soin et d’accompagnement psychologique, le maniement du transfert et du contre-transfert. La position éthique relève des valeurs intrinsèques au lien d’accompagnement médico-social. La question que se pose un professionnel au quotidien est : « est-ce que j’ai bien soigné ? Est-ce que j’ai bien traité l’autre ? » Dans les lien de soin et d’accompagnement psychologique  se pose la question de la culture institutionnelle, la façon dont des professionnels peuvent mieux la saisir et vivre cette culture faite de savoir faire technique et de savoir être accompagnant.”

Pouvez-vous revenir sur ce que vous dites du transfert ? J’entends dans ce que vous dites qu’il y-a  du transfert dans toute relation entre patient, usager et accompagnant.

“En effet. Dans le lien de soin et d’accompagnement relationnel, le transfert est naturel, spontané. Il est porté par l’institution, puisque le lien entre un patient et un accompagnant ne répond pas seulement à de l’acte technique, ce que j’appelais le savoir-faire, mais du savoir être  accompagnant. Chaque professionnel y est appelé par les effets de la relation d’aide, quelle que soit sa fonction :  aide soignante,  infirmier,  éducatrice. Le transfert n’est pas l’affaire des seuls psychologues ou professionnels du psychisme. Un professionnel doit pouvoir penser, se représenter et même sentir son transfert et son contre-transfert pour pouvoir l’ajuster et mener son accompagnement dans les meilleures conditions. Quand je dis que le transfert s’organise de l’institution, c’est qu’il est son moteur de fonctionnement et  le carburant de sa mission  à fabriquer du lien social. Ce que j’observe, c’est que la culture institutionnelle , ce savoir-faire et savoir accompagner spécifique à chaque institution, n’est pas assez identifiée. Il y a des savoirs qui restent à l’état informel. De le faire repérer, de le valoriser fait partie de mon travail de clinicien, de formateur  et d’accompagnant  en institution.”

Qu’est-ce qui est mis au travail dans les dispositifs d’analyse des pratiques ou de supervision que vous animez ?

“Pour tout professionnel du soin et de l’accompagnement, ce qui est visé, c’est l’amélioration d’une pratique en développant les capacités de la penser. Je dirai qu’un professionnel est analysant de sa pratique. Cela veut dire un retour à soi, à ce que l’on désire.

Je me rappelle d’un directeur général d’institution auquel j’offrais mon intervention. Il était outré d’entendre ce retour à soi et à son désir. Il ne voulait pas de psychanalyse. Il faut savoir ce que l’on veut. Si l’on veut du point de vue de l’institution et de ses représentants que des professionnels soient des « lecteurs » de leurs pratiques, c’est-à-dire qu’ils en aient une compréhension distanciée, réflexive, eh bien, il faut pouvoir y mettre du sens. Or, dans le lien de soin et d’accompagnement, il arrive fréquemment qu’un professionnel se confronte à l’insensé, ou au hors sens. L’absence de sens, intériorisée comme telle, provient des troubles du comportement de patients ou d’usagers, des effets des pathologies mentales, neuro-mentales et aussi des symptômes institutionnels ; ce réel ou inconscient hors sens est  une catégorie clinique que j’essaie de théoriser et de faire entendre. Autrement dit, dans le lien de soin et d’accompagnement psychologique, il y a des espaces où le désir du professionnel est heurté par ce qui advient de la réalité clinique  des patients, des personnes accompagnées , de leurs symptômes, de leurs phénomènes élémentaires, de ce que le lien de soin peut être traversé de violence, d’agressivité, de sidération, d’incompréhension. C’est pourquoi les dispositifs d’accompagnement de professionnels vont les aider à moins souffrir, à sortir d’une crise institutionnelle. Alléger les souffrances parle aussi des souffrances institutionnelles portées par les directions. Qui n’a jamais entendu ce que des équipes renvoient à la direction : ce qu’elles n’ont pas fait, les moyens qui manquent, les choix et les décisions qui semblent inopérantes ou inappropriées ?

Parler des souffrances, c’est aussi faire entendre qu’il y a des décompensations et des passages à l’acte suicidaires de professionnels en institution. Avec des collègues, nous avons créé une association qui traite des souffrances au travail 1. “

En quoi les deux livres des essais cliniques donnent-ils des repères et du soutien ?

” J’ai parlé tout à l’heure du double terrain clinique, celui de l’institution et celui du cabinet. Il y a là des rencontres, des chevauchements dont les deux livres se font les témoins. Ce que j’apporte aussi c’est de prendre soin de soi en prenant le temps d’élaborer, d’abréagir2. L’intensité des affects de professionnels est activée par des sentiments d’impuissance, du hors sens dont je parlais, en un mot du malaise dans les institutions des trois secteurs. Ce qui se joue dans l’abréaction, c’est de pouvoir libérer la surcharge affective , penser, se positionner. “

A l’heure de notre discussion, les institutions et leurs équipes prennent en charge des patients et usagers dans un contexte très difficile d’épidémie de COVID19 et de mise à l’épreuve des institutions comme des professionnels.

“On est aujourd’hui dans une situation de traumatisme psychique et d’angoisse. Le traumatisme vient de l’incertitude. On avance pour combler un trou de savoir qui renvoie à un vide de sens. Je veux dire qu’on ne connait pas le virus, pas son éradication, si ce n’est les mesures sanitaires en vigueur. Rien n’est tracé de la traversée comme de la sortie de cette épreuve. Ce manque de savoir, et donc ce vide de sens touchent et affectent  aussi les professionnels de Santé. 

Dans la postface du premier volume des essais cliniques, j’ai écrit que les traumatismes psychiques et l’angoisse jalonnent l’existence du sujet humain contemporain. Or, l’angoisse c’est le lot quotidien des professionnels de Santé. Quand j’entends un professionnel  me dire « c’est un virus. Il est en train de m’effracter », c’est que l’angoisse et peut-être l’autre qui ne répond pas à ma demande de sécurisation  est traumatisant. Les relations sociales, notamment de soin, sont traumatiques. Il y a de l’effraction. L’angoisse a une essence traumatique.”

Une dernière question : pourquoi avez-vous choisi comme titre des deux ouvrages « essais cliniques » ?

“Essais cliniques renvoient à un domaine de recherche. On est dans des hypothèses, une clinique et une théorie qui ne cessent d’être travaillées et approfondies. Les outils cliniques  sont des constructions cliniques non figées comme le hors sens de l’inconscient,  la pulsion, le transfert, la répétition . Ça ouvre à des rééditions.”

Propos recueillis par Marc Lasseaux, intervenant en Analyse des Pratiques


1 www.ifapsmssouffranceautravail.com
2 Réduction d’une tension émotive par la libération en conscience simultanément de l’affect et du souvenir d’un traumatisme jusqu’alors refoulé.



Photo en vignette by César Viteri on Unsplash

Recueil des propos et mise en forme

Analyse des pratiques, Clinique, Livres, Souffrance

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