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Une équipe de foyer pour adolescents en chemin vers la réconciliation

Dans le cadre des interventions en Thérapie sociale[1] que je mène, le directeur d’un foyer pour adolescents m’a sollicitée pour renforcer la cohésion dans son équipe pluridisciplinaire composée d’éducateurs, de psychologues, d’infirmiers, de maîtresses de maison, de cuisiniers et d’agents techniques. Ce foyer, qui est ouvert en permanence est partagé en 2 pôles. Chaque professionnel appartient à l’un ou à l’autre pôle. Certains agents du pôle éducatif travaillent en journée, d’autres de nuit… Autant de configurations qui peuvent renforcer l’existence de « sous-équipes » ou de clans dans cette équipe.

Par le passé, ce foyer a connu plusieurs difficultés administratives qui ont conduit à suspendre son activité et à le fermer. Certains professionnels ont vécu ces fermetures-réouvertures successives. Ils ont été “déplacés” dans d’autres structures, puis sont revenus au foyer et craignent de revivre cela. D’autres, au contraire ne sont pas porteurs de cette histoire. Cette menace n’a pas le même impact sur tous les professionnels.

Enfin, cette équipe connaît un turn-over très important, a des difficultés à recruter faute de candidats, ce qui vient alourdir la charge de travail des professionnels de l’équipe.

Mon ambition ici est de créer les conditions de la confiance et de la coopération entre tous les professionnels. Plus exactement, je voudrais qu’à travers cette intervention chaque participant puisse avoir un regain d’énergie. Je voudrais que cette intervention leur permette de vivre leur quotidien de travail en équipe de façon plus légère, plus fluide, plus facile pour ne plus s’épuiser dans leurs relations avec les autres.

Attention, je ne suis pas en train d’idéaliser quelque-chose qui n’existe pas. Non, mais je sais combien:

  • des propos dévalorisants que l’on entend de la part d’un collègue,
  • le sentiment de ne pas se sentir soutenu par son binôme quand on interpelle un jeune,
  • un désaccord sur les pratiques qui n’est pas verbalisé ou discuté…

… tous ces éléments peuvent être des parasites à la relation et venir alourdir le quotidien de travail. Mon enjeu ici est bien de permettre à chaque professionnel de repérer ces parasites, de prendre conscience pour lui de la place qu’ils prennent et de comment ils font souffrir.

Puis, de pouvoir en parler à des collègues que l’on connaît moins, que l’on fréquente peu, avec qui les relations sont moins spontanées. Échanger sur la façon dont ces obstacles viennent “plomber” mon quotidien avec d’autres, dans un cadre différent du cadre de travail quotidien va permettre petit à petit à chacun de se livrer, de faire un pas vers l’autre, de se montrer dans sa dimension plus sensible et pas seulement comme le professionnel robot, qui ne ressentirait rien, qui encaisserait sans rien dire ou comme le professionnel à qui on ne peut rien dire parce qu’il se braque tout de suite. C’est un premier pas qui peut permettre à chacun de se montrer sans son “masque[2] et offrir la possibilité d’une rencontre véritable et sincère de l’autre.

Ces obstacles au travail ensemble que sont la dévalorisation, le rejet, l’abandon ou encore la culpabilisation[3], vont faire naître en nous des idées négatives, envers le collègue ou envers nous-mêmes, des craintes, des doutes, des peurs qui vont prendre de plus en plus de place, qui vont nous amener à faire des hypothèses pour essayer de comprendre le pourquoi de telle ou telle réaction du collègue. Petit à petit, toute notre énergie et notre regard vont être tournés vers ces phénomènes, nous allons chercher tout ce qui, dans l’attitude de notre collègue, va venir confirmer notre hypothèse, c’est la fameuse prophétie auto-réalisatrice de Festinger[4]. Changer d’opinion sur le collègue, être ouvert à l’idée qu’il puisse avoir des nuances dans son attitude, constater des pratiques qui ne viennent pas confirmer nos impressions va nous demander beaucoup d’énergie. Accepter que l’autre est complexe, qu’il n’est pas uniquement dévalorisant mais qu’il peut aussi se montrer attentif aux autres va peut-être être coûteux, car cela va nous amener à accepter la complexité de l’autre, la complexité du monde.

Aussi, pour réaliser cette intervention, j’ai mobilisé :

  • mon expérience de Psychosociologue qui me permet de prendre en compte les enjeux organisationnels des pratiques et le contexte dans lequel celles-ci s’inscrivent, pour poser une analyse globale des problématiques.
  • mon expérience en tant qu’Intervenante en Thérapie Sociale TST® qui me permet de travailler sur les obstacles à la coopération et à la cohésion d’équipe. « L’intervenant en Thérapie Sociale met en place des dispositifs et des processus permettant de prévenir et réduire la violence relationnelle et sociale, faciliter les conflits constructifs, renforcer la coopération et l’intelligence collective là où les peurs, les méfiances, le stress et les préjugés empêchent une collaboration fluide et créative”[5].

 Ce qui peut faire obstacle au travail ensemble dans le quotidien de cette équipe

En partant de ces constats et de ce que je connais de la réalité complexe des équipes, lors d’une première rencontre, j’amène l’équipe à exprimer ce qui, pour elle, fait obstacle au travail ensemble dans son quotidien. Ces difficultés relèvent :

  • d’un sentiment de solitude, de manque de soutien et de solidarité entre collègues : “il n’y a pas de confiance. Si je vais au front avec un jeune, je ne sais pas si j’aurai le soutien de mon collègue”, “il n’y a pas de solidarité entre nous”, “en réunion, chacun se sent attaqué. Alors, ça monte, ça monte et ça explose”
  • d’une perte de sens et de motivation dans leur travail : “On est vide”, “Ca fait perdre le sens. J’ai l’impression de ne faire que de la merde”, “J’ai perdu la motivation de mettre en place plein de choses”, “C’est insupportable. On est à 3 semaines de la fin de placement de certains jeunes et on ne peut pas se projeter dans l’après parce qu’on n’a pas le temps de réfléchir, de préparer, de tisser des liens avec d’autres structures….”
  • d’une tension extrême interne à certains professionnels et dans la relation interpersonnelle : “Je suis chargée d’agressivité. Ca déborde de partout”, “On a envie d’exploser. Le groupe de jeunes aussi est en train d’exploser”, “Je suis fatiguée par cette ambiance. J’ai mal au ventre quand je viens travailler”, “on survit

Puis, au cours de l’échange, plusieurs professionnels s’interpellent au sujet du respect du règlement de fonctionnement. Cela commence par « Il y a un règlement, tout est écrit, il suffit de le suivre. Mais tout le monde ne l’applique pas », un autre professionnel renchérit en disant « Il n’y a pas que le règlement que l’on ne respecte… Si déjà nous-mêmes on respectait les emplois du temps qu’on donne aux jeunes. Pas plus tard que mardi, il était prévu qu’ils aillent se balader en forêt et on ne les a pas emmenés. Comment voulez-vous que les jeunes respectent ensuite ce qu’on leur dit ? ». Sur ces propos, une professionnelle se sent jugée et répond « J’en ai marre, tu ne vas pas m’apprendre mon métier, c’est facile pour toi de dire ça. Si c’est pour entendre ça, je préfère partir », Et la première lui répondant ” Ne prends pas ça comme ça. Si je ne peux plus rien dire, je m’en vais“, se levant pour sortir, laissant le ton monter entre elles deux, sous les yeux de leurs collègues. Ayant réussi à convaincre chacune de rester, je leur propose de faire un arrêt sur image sur ce qui vient de se passer en leur permettant d’expérimenter d’autres façons de résoudre ce désaccord, des façons autres que celles de la fuite. Petit à petit, l’éducatrice qui se sentait visée a pu dire à sa collègue que c’était la 4ème personne qui lui faisait cette remarque et qu’elle avait l’impression de devoir se justifier de ses choix auprès de ses collègues. Elle lui explique les raisons de ce changement de programme. Petit à petit, chacune a pu parler à l’autre de la réalité qui était la sienne au moment de l’échange et de l’émotion dans laquelle chacune a été prise. Les incompréhensions ont ainsi pu être levées et elles ont pu vivre une autre façon de se parler de leurs visions différentes, sans fuir, sans parler dans le dos l’une de l’autre, sans exploser sous les yeux de leurs collègues.

A la fin de cette séance, j’ai conclu en valorisant à la fois le travail engagé que chacun avait pu fournir. Mais j’ai aussi pris le temps de montrer que ce dernier échange pouvait se produire aussi dans le quotidien, dans le feu de l’action et que généralement, on ne prend pas le temps de regarder ce qui se passe en soi, de le formuler à l’autre pour permettre à l’autre de réagir. Généralement, dans le quotidien il se passe ce que les participants ont essayé de faire, chacune repart de son côté et ne se reparle pas de ce qu’elle a vécu dans le moment.

En repensant à cette première séance de travail, tout ce qui s’y est dit et ce dernier évènement, ont fait apparaître en moi une sensation d’urgence, d’avoir face à moi des êtres à fleur de peau, des êtres prêts à s’embraser à la moindre étincelle. Petit à petit, j’ai pris le temps de regarder mes impressions, de faire circuler les images qui passaient en moi, en revivant la séance, en remettant les visages des participants sur les propos que j’avais noté ou que j’avais en mémoire… Et l’image qui m’est apparue est d’avoir à ce moment-là, face à moi des personnes assises sur une poudrière, pour qui n’importe quel évènement ou propos pouvait agir comme l’étincelle qui viendrait mettre le feu aux poudres et faire exploser l’équipe, le groupe de jeunes ou le foyer. Je me suis alors projetée moi-même sur ce qui pouvait faire étincelle en moi, ce qui peut m’amener moi aussi à exploser par moment. Et puis, je me suis dit que l’étincelle avait aussi pour moi quelque-chose de scintillant, de brillant. L’étincelle peut aussi parfois être pour moi un éclair qui me permet de voir quelque-chose que je ne voyais pas, de voir quelque-chose autrement, l’étincelle peut parfois être une nouvelle idée que j’ai envie de concrétiser et qui me stimule. L’étincelle peut être à la fois quelque-chose de dangereux, mais elle peut aussi être quelque-chose de rassurant, de stimulant.

Ce qui peut me faire « exploser » et ce qui peut me stimuler et me rassurer dans le travail ensemble

A la rencontre suivante, je suis repartie de cette image et j’ai proposé à l’équipe de travailler sur l’image de l’étincelle. J’ai proposé à chaque participant de décrire à quelques collègues avec lesquels il échange généralement peu ce qu’est pour lui l’étincelle qui peut l’amener à exploser (à quoi elle ressemble, dans quelle circonstance elle apparaît, qu’est-ce que qu’elle provoque en lui…) et celle qui, au contraire, apporte de la lumière, rassure, motive, donne envie d’essayer. Mon objectif était que chacun puisse identifier plus précisément ces 2 types d’étincelles à la fois pour mieux les connaître mais aussi pour pouvoir prendre plus soin, donner plus de place et d’importance à l’étincelle qui est porteuse.

Au-delà de ça, l’enjeu était aussi pour moi de permettre à chacun de parler à ses collègues sur un mode plus personnel, plus impliqué, plus émotionnel de façon à renforcer les liens entre eux, à montrer son côté humain à l’autre, de quelle chair il est fait.

Ce qui est apparu lors de cette séance c’est que pour certains, “l’étincelle” porteuse, rassurante et stimulante était liée à la question du sens. Quand ces professionnels peuvent prendre le temps d’échanger sur la situation d’un jeune, son parcours, son comportement dans le foyer. Quand ils peuvent mettre en commun leurs impressions, leurs analyses, leurs intuitions et prendre du recul, élargir leur angle de compréhension mais aussi se projeter plus sereinement et collectivement dans la prise en charge, ils touchent l’étincelle porteuse. A l’inverse, quand il n’est pas possible de réfléchir ensemble aux pratiques, aux façons de travailler ensemble avec le jeune… cela participe à la perte de sens et à la démotivation des participants.

Pour d’autres, “l’étincelle” était en lien avec la question de l’attention portée aux autres et la bienveillance qui peut exister entre certains dans l’équipe. Lorsque la bienveillance est là, ça fait du bien, “il y a du plaisir à travailler ensemble“, ça fait se sentir moins seul, ça donne la possibilité de pouvoir partager avec l’autre, en toute sérénité. En revanche, quand l’autre n’est pas attentif à nous, on peut avoir tendance à se retrancher, des idées négatives peuvent émerger, des idées qui vont prendre de plus en plus de place et venir polluer notre esprit, nous faire perdre beaucoup d’énergie, des doutes et des soupçons peuvent apparaître.

J’ai clôturé la séance en permettant à chacun de réfléchir à ce que, de sa place, il peut faire pour donner plus de place à l’étincelle qui réchauffe, qui motive, qui inspire. A travers cela, l’enjeu pour moi est à la fois de :

  • créer un climat intérieur pour que les éléments qui stimulent, rassurent, font du bien puissent plus exister dans leur quotidien, de façon à ce que l’étincelle dangereuse continue d’exister mais avec une importance plus raisonnable.
  • permettre à chacun de retrouver de la possibilité d’action dans ce qui renforce le travail ensemble, ce qui lui donne plus de sens. L’objectif pour moi était de permettre aux participants de sortir de leur sentiment d’impuissance pour prendre une place active dans leur propre bien-être et bien-vivre ensemble.

Le cheminement

Tous ces échanges, tous ces moments vécus où les uns peuvent revenir vers leurs collègues en leur disant ce qui s’est passé pour eux, les idées que cela fait naître en eux, les peurs qui sont apparues… sont pour moi au cœur des interventions en Thérapie sociale qui j’ai envie de conduire. Parce qu’elles permettent à la fois aux personnes individuellement :

  • de regarder ce qui se passe en elles et de le prendre en compte. Car bien souvent, on ressent des choses étranges au cours d’un échange, des propos qui nous interpellent, qui nous laissent un arrière goût que l’on ne sait pas trop définir. Et on se dit, “après tout, ce n’est pas grave. Ca doit être toi qui a entendu ça, il n’a sûrement pas voulu dire ça…“, mais on reste avec ce mauvais goût en bouche et parfois même, on le cultive ; au risque de venir nous plomber et nous prendre beaucoup d’énergie.
  • de prendre le temps de définir ce goût, de partager cette impression de mauvais goût avec l’autre pour regarder s’il y a vraiment quelque-chose derrière, un message sous-jacent, une violence (telle que définie en Thérapie sociale) qui pointe le bout de son nez. Auquel cas, il faut y mettre un terme, il faut se battre pour se respecter ou se faire respecter. A l’inverse, si le mauvais goût est lié à une interprétation, à l’action d’un filtre sur ce qui s’est réellement passé, sur ce qui a été réellement dit, il s’agit ici de remettre de la réalité en permettant à chacun de dire ce qu’il a vécu, ce qui s’est passé pour lui, pour diminuer les idées négatives, réduire les peurs et pouvoir se rencontrer de façon plus sereine, apaisée et fluide.
  • de se montrer aux autres dans son humanité et sa sensibilité en parlant de ce qui se passe en soi dans ces moments-là, les idées qui nous arrivent, les émotions qui nous traversent, les peurs que cela suscite, comment nous réagissons à cela, ce que cela produit en nous. C’est dans ces moments-là, dans ces rencontres sensibles, que nous pouvons montrer notre chair, nos reliefs… Nous apparaissons alors à l’autre comme un être dans toute sa complexité, avec sa part de monstruosité, sa folie mais aussi sa part d’humanité.

C’est en ça que l’intervention en Thérapie sociale permet aux participants de retrouver de l’énergie pour eux d’abord. Cela pourra ensuite bénéficier à l’équipe et au public accueilli. Évidemment, pour certains membres de l’équipe, ce sera plus facile que pour d’autres. Certains resteront sur la réserve pendant tout le processus mais ils auront vu ce qui se passe pour leurs collègues : ils remarqueront les pas que les uns et les autres feront, ils mesureront les risques que certains prendront et les bénéfices qu’ils en retireront. Ces changements menés par les uns auront forcément un impact sur eux, cela leur permettra à eux aussi d’expérimenter d’autres postures, d’autres pratiques. Petit à petit, ils ne resteront plus les simples spectateurs de l’explosion entre deux collègues. Je fais le pari que parce qu’ils auront assisté à autre chose qu’à des pratiques de fuite, parce qu’ils auront vu ce que le conflit entre deux collègues peut permettre… ils ne resteront pas passifs face à une réalité ou des actes violents. Voilà comment des prises de conscience individuelles, des expérimentations faites par certains peuvent provoquer du changement dans toute une équipe.

Perrine LEBOURDAIS Psychosociologue et Intervenante en Thérapie sociale TST®


[1] « Cette pratique vise à créer des cadres permettant la réalisation d’objectifs collectifs. Les intervenants en Thérapie Sociale TST formés et supervisés apprennent à développer et à renforcer leur capacité à travailler avec les émotions des gens, dans des groupes où règnent tensions, peurs et préjugés. Ils accompagnent les personnes et les systèmes à agir en vue d’améliorer la coopération, de créer des conditions favorisant des conflits constructifs et de renforcer la cohésion sociale et professionnelle ». [2] « Porter un masque consiste à jouer un rôle pour ne pas se montrer tel que l’on est. Cela sert essentiellement à présenter aux autres soit ce que l’on pense qu’ils espèrent voir en nous, soit ce que l’on pense qui va nous protéger d’eux ». (C. Rojzman, I. et N. Rothenbühler, “La Thérapie Sociale”, 2015, Chronique sociale) [3] En Thérapie sociale, ces obstacles au travail ensemble ou à la vie collective sont des violences. Ce sont elles qui empêchent l’entrée dans un conflit constructif (il peut apporter des éclairages méthodologiques ou théoriques relatifs à la Thérapie Sociale) [4] « Une prophétie auto-réalisatrice est une assertion qui induit des comportements de nature à la valider » (Staszak, 1999) [5] Source : Institut-Charlesrojzman

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