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Qu’est-ce qui se joue dans la fin d’un cycle d’analyse des pratiques  ?

Cycle fin dispositif d'analyse des pratiques séparation

 En nous référant à la notion de cycle, nous différencions une durée du dispositif d’analyse des pratiques du temps long de cette instance du travail groupal. La durée met en jeu un lien de travail entre un groupe et un praticien, et à l’institution qui a légitimé ce lien de travail. Pour visiter les enjeux de la fin d’un cycle, nous développerons la question du transfert entre praticien et groupe et de la symbolisation de la fin d’un dispositif par un « avant de se quitter ».

 La fin d’un cycle n’est pas la fin du dispositif au long cours

La prise en charge éducative ou psychosociale d’enfants ou d’adultes dans les établissements qui les accueillent met en jeu les règles et les normes, les fonctions et les rôles, et les conflits qui résultent de la singularité comme de l’imprévu en tant qu’ils se présentent à l’infini aux professionnels. Par conséquent, un dispositif d’analyse des pratiques peut ne pas se clôturer. Aussi, cette instance peut continuer ad libitum 1, d’autant que des mouvements d’entrée et de départ de professionnels à leurs fonctions vont restructurer le groupe, et produire des effets dans ce que René Kaës nomme l’appareil psychique groupal. Au dehors de l’institution, les superstructures de la société, vont aussi produire des effets par loi et les obligations ou contraintes qui en découlent. Le cadre politique institue la prise en charge, les pouvoirs publics la reconnaissent en droit et en pratiques. Ils en modifient les critères, les usages, voire le sens. Pour rentre tangible ce que nous amenons, nous citerons l’accueil d’enfants autistes déplacé de l’hôpital à l’établissement médicosocial, de la classification de l’autisme dans le champ des psychopathologies à celle relevant du handicap.

Qu’indique la fin d’un cycle par rapport au continuum du dispositif d’analyse des pratiques ?

  • Du côté du continuum, la demande des professionnels, l’institutionnalisation du dispositif par l’établissement.
  • Du côté du cycle, une durée limitée, c’est-à-dire un début et une fin de travail entre un groupe, un praticien et l’institution.

Si la recherche d’intervenants sur le site analysedespratiques.com se réfère souvent à l’ouverture de dispositifs d’analyse de pratiques dans des établissements en spécifiant une demande, la notion de cycle renvoie à la discontinuité de la présence de praticiens, par le départ en retraite d’un intervenant, son retrait pour causes de santé, ou de fatigue, ou d’un travail parvenu à son terme, disons à sa finitude. Il y a alors recherche d’intervenants pour reprendre le fil du travail groupal.

Le début d’un cycle comme finitude d’un dispositif

 « L’appareil psychique groupal est « un appareil » irréductible à l’appareil psychique individuel : il n’en est pas l’extrapolation. Il accomplit un travail psychique particulier : produire et traiter la réalité psychique de et dans le groupe ». René Kaës, les théories psychanalytiques du groupe, 1999, 7ème édition, 2021, Presses Universitaires de France, collection Que sais-je ?

Le dispositif d’analyse des pratiques qui s’ouvre a-t-il été demandé par le groupe des professionnels ? Est-il porté par la direction ? Quels en sont les buts tels qu’entendus dans le discours du prescripteur ? A quel choix de praticien est-il fait référence ? Le dispositif est-il présenté comme légitime, flottant ou incertain, expérimental, normatif ?

Une rencontre va avoir lieu. Dans une triangulation institution – groupe – praticien. Celle-ci se joue avec des sujets : des professionnels et un praticien. Et deux abstractions dont les représentations et places seront différenciées : le groupe en tant que mythe et idéal, l’institution en tant que Grand Autre 2 auquel il sera possible de se référer pour justifier des positions et des pratiques, au contraire en dénoncer les insuffisances et porter une plainte à son endroit. La hiérarchie, souvent absente des séances, se retrouvera présentifiée par la parole des professionnels.

De la première séance aux premiers temps du dispositif, quelque chose pourra être dit des enjeux et de ce qui traversera le travail groupal, non comme travail pratique, mais espace psychique. Un espace psychique défini par du discours, appelons-le du plein ou du rempli, et par du creux : ce qui ne se dit pas comme impensé ou refoulement. C’est à ces endroits de l’espace psychique groupal que le praticien œuvrera, qu’il sera l’objet du transfert et de mouvements d’affects et de projection : ce qu’il saurait, ou que le groupe croit qu’il sait, sa (supposée) dépendance à l’institution et à la hiérarchie, ou son autorité lui conférant une position de tiers, ses capacités à repérer ce qui circule dans le groupe et à en faire un objet de travail groupal.

Du côté de la hiérarchie, le travail entre le groupe et le praticien trouvera son autonomie, et dans ce cas, la direction renoncera au contrôle. Ou à l’inverse, le praticien sera mis en situation d’avoir à rendre compte du travail pour répondre aux inquiétudes d’une direction aux aguets. Pire, la hiérarchie s’interposera entre le groupe et le praticien pour restituer à celui-ci ce qui ne va pas, ce qu’il faudrait faire (sur ce terrain, on est confronté à une demande d’agir, rarement de penser ce qui se joue) pour satisfaire le groupe dans ses exigences, ses refus, sa plainte ou ses jugements. De notre expérience, lorsque la plainte groupale est massive, elle trouve deux instances à qui parler : le praticien auquel les défaillances institutionnelles et de la hiérarchie seront adressées, et la direction à laquelle les insuffisances du praticien seront amenées. Ce qui déplacera l’objet du conflit groupe – institution vers un conflit hiérarchie – praticien.

Mais il est avéré dans bien des dispositifs commençants que l’instance d’analyse des pratiques soit investi comme lieu tiers, que les professionnels se mettent au travail avec énergie, confiance par une parole circulante et assumée, et un goût pour le questionnement et l’analyse.

C’est en cela que, bon ou mauvais objet, le dispositif à ses débuts, dira quelque chose de sa finitude. En amenant cela, nous nous référons à des expériences différentes. Ici, un travail de supervision en équipe engagé depuis huit ans, là des mécanismes de défense puissants dès les premières séances, le praticien tiendra une saison. Dans un autre groupe, une évolution des modalités de travail groupal.

Le début d’un cycle contient en lui-même sa propre finitude. Il est du rôle et de la position du tiers externe d’accepter la finitude de ce qu’il soutient du travail groupal.

Du transfert, dynamique du travail groupe – sujets – institution – praticien

« Chaque appareil psychique individuel est le lieu d’un travail psychique singulier ; le groupe en tant qu’appareil psychique de liaison et de transformation, engendre et gère une réalité psychique spécifique. ». René Kaës, les théories psychanalytiques du groupe, 1999, 7ème édition 2021, Presses Universitaires de France, collection Que sais-je ?

Le transfert revient au praticien, psychanalyste ou non. Autrement dit, il revient au praticien de l’analyse des pratiques de créer les conditions d’un travail groupal et d’un travail groupal par lequel s’élaborera du travail individuel. Le transfert peut être positif comme il peut être négatif. Donc se jouer dans la confiance, la sympathie, l’investissement, comme la méfiance, voire la défiance, l’antipathie, la haine, le retrait ou le rejet. Ces réalités portées par ce que René Kaës nomme l’appareil psychique groupal, vont se fixer sur des objets et des figures. Du côté des objets : le travail, l’institution, l’Autre en tant qu’altérité (son nom singulier, monsieur ou madame Untel, un signifiant englobant tel que le Patient, l’Usager, le Jeune) et le groupe. L’objet groupe est divisé en ce sens que chaque sujet membre du groupe y prend une place singulière, y joue de son désir, et déroule une histoire personnelle dans son travail et dans son institution. Mais – il y a un mais – l’idéal groupal qui fait contenance et donc sécurité et protection, et l’appartenance qui inclut et exclut vont ramener au centre du travail groupal ce qui est reconnu, fantasmé, pensé, parlé comme réalité groupale, voire en cas de rigidités, comme vérité groupale.

Du côté des figures, seront convoquées des figures absentes, et pourtant bien présentes dans le dire groupal : la hiérarchie. Quant à la figure du praticien, présent à côté du groupe, elle servira de surface de projection des affects, fantasmes, désirs, mots d’ordre, mécanismes de défense qui circulent dans le groupe, ou qui ont été incorporés comme positions groupales « nous pensons que, nous estimons que, nous disons que… »

Avant d’en venir au lien entre transfert et fin de l’analyse des pratiques, un bref propos autour du contre transfert. C’est-à-dire des réactions, pensées, affects du praticien à ce que le groupe lui renvoie d’une part, du travail dans sa durée. Une durée dont nous avons dit qu’elle n’était pas infinie. D’autre part, de ce que la finitude de l’analyse des pratiques renvoie au groupe, aux sujets et au praticien. Une finitude qui advient, soit parce qu’elle est contractuelle, et donc structurelle au dispositif, soit parce qu’elle pointe par sa routine ou son grippage progressif.

Qu’il s’agisse d’un transfert d’amour ou de haine, nous parlons ici des objets et des figures, il est probable que la finitude (d’un dispositif ou d’un cycle) de l’analyse des pratiques puisse s’analyser depuis le transfert.

En voici un cas, extrait de notre pratique, et qui met en scène un transfert négatif de haine et de rejet dont nous essaierons dans le temps qu’il se transforme en une demande groupale à l’adresse de sa hiérarchie.

 “Une équipe en hôpital psychiatrique a demandé de longue date une supervision d’équipe pour mettre au travail l’accueil d’enfants autistes. La direction a répondu à cette demande quatre ans plus tard, en assortissant l’ouverture du dispositif d’une obligation de s’y rendre. Le dispositif groupal s’ouvre pour un seul groupe de professionnels : le personnel infirmier. Les autres professionnels éducatifs et para-médicaux ne sont pas invités. Or, selon le personnel infirmier, les dysfonctionnements dans le service devraient se travailler entre les différents métiers. La commande de la hiérarchie est reçue comme leur stigmatisation catégorielle. Pire, la demande initiale de supervision s’est muée en une désignation des infirmiers en les isolant de l’équipe d’appartenance. La supervision s’engage avec le praticien comme un lieu et un temps de contestation. C’est du côté du refus de ce lieu qu’elle s’organise, par un transfert négatif sur la figure du praticien : refus de parler, de se mettre au travail, mise en cause de ses compétences, mouvements de haine de certains des participants à son endroit. Le praticien entend cette contestation déplacée et son exclusion projective. Il met au travail les affects de tristesse puissants dont il est l’objet en tant que représentant de la commande de la direction. De séance en séance, de l’écoute de la rage de l’équipe, quelque chose advient. L’équipe infirmière charge le praticien d’un mandat : « vous pourriez au moins être utile en demandant à notre hiérarchie de revoir sa copie et d’ouvrir la supervision aux autres groupes professionnels ». Question du praticien : pourquoi l’équipe ne porterait-elle pas d’elle-même cette demande ? « on ne nous écoute pas. Vous (le praticien) avez l’oreille de la direction. Ils vous ont embauché ». Le transfert s’organise autour d’un rapport de force et d’une demande implicite que, de sa position prescrite par la direction, le praticien la remanie en position prescrite par l’équipe. S’organise alors un passage du conflit passionnel à de la conflictualité, c’est-à-dire à faire exister un désaccord à partir duquel médiatiser, discuter et négocier. Nous portons la demande à la direction. Elle est acceptée sans réserve, mais avec une condition : que l’ouverture de la supervision aux autres groupes de professionnels soit pensée et préparée par l’équipe infirmière. L’acceptation par la hiérarchie de sa demande est accueillie par les infirmiers du côté d’un apaisement. Lorsque le travail s’engage avec l’équipe élargie, ce qui adviendra changera d’objet. Du groupe infirmier, auto-perçu comme le mauvais objet de la direction, le conflit se transformera en une nostalgie d’un temps révolu. Un temps où cette équipe de soignants et de para-médicaux faisait référence dans l’institution par ses approches et prises en charge cliniques d’enfants. De ce que des parents en disent encore par de reconnaissance à l’endroit des professionnels, un vecteur de narcissisation. A contrario, l’institution se montre exigeante : l’évaluation, le contrôle du travail, les protocoles et procédures prescriptrices de sanction.

En demandant au praticien de parler en son nom à la hiérarchie, l’équipe infirmière reconnaît qu’elle proteste dans un cadre de travail, duquel faire entendre des affects et de la résistance « sans risque » (une supervision avec le cadre de la confidentialité). Ce qui se joue du transfert est vectorisé dans un jeu de renvoi à la direction de la dé-légitimation dont elle aurait pointé l’équipe. En s’autorisant à se défaire de la haine et du ressentiment envers la direction, les professionnels ont l’usage du groupe comme cadre soutenant. Quant au tiers externe, il opère dans ce qui a été tu dans le travail ordinaire : soumission et silence, un interdit d’instituer de la conflictualité : discuter, faire entendre des réalités, répondre de sa parole.”

Symboliser la fin d’un cycle

Quels que soient les motifs de la fin d’un cycle ou d’un dispositif d’analyse des pratiques, il y aura à « se quitter ». Le travail institué s’est inscrit dans le temps long. Les liens se sont tissés entre un groupe et un tiers, entre les membres du groupe pris individuellement et le tiers, entre les membres du groupe dans un temps extra-ordinaire, c’est-à-dire un lieu et un temps hors du travail quotidien. Aussi, il y a à organiser un « avant de se quitter ». Y compris dans le cas d’un transfert négatif, cas évoqué ci-dessus. Comme l’avait parlé l’une des professionnelles de l’hôpital psychiatrique : « on pense être arrivé au bout du processus avec vous. On pourrait encore se rencontrer une séance pour se quitter. Ça éviterait du passage à l’acte de notre côté ». Le praticien avait soutenu ce point de vue, tant pour accréditer l’analyse : « oui, nous étions arrivés au bout du travail. Non pas de la supervision, mais d’un cycle autour de la parole des professionnels et d’une conflictualité instituée. Oui, nous avions à nous quitter et à instituer ce temps symbolique de la séparation ».

MARC-LASSEAUXL’hypothèse d’un passage à l’acte parlée par l’une des professionnelles venait indiquer d’une part, une conscientisation des effets de fatigue d’un temps long à traverser la haine et le rejet jusqu’à parvenir à une conflictualité instituée ; d’autre part ce qui subsistait dans le groupe comme singularité transférentielle négative. Même si un groupe par mythe groupal 3 recherche une cohésion et donc un mimétisme de positions et d’affects « on ressent toutes ou tous la même chose », les réalités groupales font que des individualités se manifestent. Elles se manifestent dans le transfert. Dans ce groupe d’une quinzaine de professionnels, une infirmière s’était positionnée dès les débuts en leader de la contestation, avec des notations paranoïaques adressées au praticien. Position dans laquelle l’on pouvait entendre un refus répété de donner sa confiance « qu’est-ce qui nous dit que vous ne rapportez pas ce qui se dit ici à la direction ? », de persécution « de toute façon, rien de changera. La direction nous méprise. Ils font tout pour nous faire du mal ». Enfin de rejet du dispositif : « cette supervision, ça n’a servi à rien. Se revoir encore une séance ? On s’est tout dit ».

Cette professionnelle, dans son adresse au praticien, entendait amener ses collègues à souscrire à ses positions. On pourrait dire qu’en tant que positions fixées depuis les débuts, elles manifestaient des rigidités et donc de l’angoisse. La proposition d’une séance pour « se quitter » parlée par l’une des professionnelles venait contenir une ultime tentative de passage à l’acte de la collègue : châtrer le praticien et en passer par une castration autoritaire 4 du travail engagé par le groupe, advenu à son terme cyclique.

Marc Lasseaux, Psychanalyste, Praticien en institution


Notes

1- Expression latine indiquant à volonté, selon le choix
2 – Chez Lacan, la figure du Grand Autre renvoie à une instance abstraite qui fait autorité. La figure ultime en est Dieu. Dans le monde de l’organisation, le Grand Autre peut se nommer le Client, l’Usager, le Patient en tant qu’entité totale et unique.
3 – Mythe groupal, une fiction nécessaire au faire groupe qui agit par une histoire, une appartenance, des affects et des représentations reconnues comme instituant et délimitant le groupe.
4- A l’inverse de la castration symbolique qui a des effets structurants et de reconnaissance d’un sujet qui institue la castration et d’un sujet qui la réceptionne, la castration autoritaire procède de la toute puissance de l’Un sur les autres, réduits à une position de soumission.


Crédit Photo : Image par Annette Meyer de Pixabay

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