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Ajustements et secrets partagés entre professionnels (chapitre 3)

ajustement ajustements GAPP secret

« Ajustement » est défini  (CNRTL)[1] comme : « Action de rendre une chose propre à sa destination ; résultat de cette opération ».

Dans ce sens, tout professionnel ajuste sa pratique pour atteindre les objectifs d’’efficacité et de qualité de son intervention. Cette adaptation devient nécessaire quand les règles et usages en vigueur apparaissent comme insuffisants, voire délétères.

Qu’entend-on au juste par ajustement ?

La définition précise : « Avec une idée d’adaptation à des normes ». Or les secrets partagés auxquels nous nous intéressons portent le plus souvent sur des pratiques « hors normes ». Sauf à considérer que certaines situations amènent les individus, voire les collectifs, à inventer, voire même improviser, de nouvelles normes.  Nous retrouvons ici l’idée d’adaptation à une situation, illustrée par une citation de Rostand [2]:

« Où trouve-t-on, dans la matière, ces propriétés de régulation, d’adaptation, d’ajustement aux circonstances, qui appartiennent aux choses vivantes ? »

Cependant, nous considérons « éthique » cette démarche qui déroge à la déontologie, aux règles communément admises à l’échelle d’une profession.

Une démarche professionnellement éthique

Selon Ricoeur, cité par Jutras et Labbé (2022)[3], l’éthique est une sagesse pratique dont la visée est une vie bonne, avec et pour les autres, dans des institutions justes.

Ainsi, Jutras et Labbé (op cit) :

  • Définissent l’éthique professionnelle en tant que branche de l’éthique appliquée aux professions et à la pratique professionnelle au quotidien. Une démarche pour « analyser et résoudre des problèmes complexes qui ont des conséquences sur les êtres humains et l’environnement. »
  • Différencient l’éthique qui s’appuie sur des valeurs, partagées collectivement, de la morale qui « porte sur l’élaboration de règles, de normes ou de lois par la discrimination entre le Bien et le Mal ».
  • Relèvent également une dimension identitaire importante dans l’éthique,. En l’occurrence, « sa composante de valeurs partagées et de son approche basée sur les délibérations, les échanges et la discussion ».
  • Distinguent l’éthique qui recherche les actions qu’il est préférable de faire du Droit qui juge ce que l’on ne doit pas faire.
  • Relèvent enfin que la déontologie porte sur le respect et l’application de normes souvent héritées du passé . A contrario, «l’éthique professionnelle constitue une démarche visant l’édification des valeurs professionnelles partagées. ».

Paradoxalement, les secrets partagés permettraient la mise à jour des valeurs, habituellement non explicitées, constitutives d’un éthos professionnel. Ce concept désigne en effet un « ensemble de valeurs intériorisées par l’acteur et qui se concrétisent dans l’activité professionnelle » (Jorro, 2022)[4].

Ainsi, l’ajustement sous-tend une démarche, individuelle et collective, pour aller vers ce qui est plus « juste » et il important d’expliciter, en les partageant, les valeurs, individuelles et collectives, avec lesquelles on établit ses critères de justesse et souvent de justice.

Ajustement, adaptation

La définition du CNTRL, reprenant les termes issus d’un dictionnaire un peu ancien (Birou, 1966), ajoute qu’en psychologie :

« L’ajustement sera le processus plus ou moins conscient, par lequel un sujet s’adapte au milieu physique, culturel ou social. » en précisant « Cela suppose quelque modification de sa conduite personnelle afin d’obtenir un accord et des relations harmonieuses avec le milieu. »

Nous évoquons pour notre part des situations où la recherche de paix et d’harmonie n’est pas forcément la source motivationnelle majeure. Le plus souvent, une réponse à l’urgence ou au sentiment d’injustice s’impose, au risque d’assumer un certain niveau de désordre, de déséquilibre et de tensions relationnelles. D’où la nécessité et l’importance de partager entre pairs, pour dépasser certaines sources conflictuelles.

Autrement dit, nous faisons nôtre la démarche de Stroumza et al (2014)[5] qui écrivent : « Nous tentons aussi de saisir dans quelles tensions les pratiques professionnelles sont prises, ce qu’elles impliquent comme vécus pour les professionnels et comment, avec quels savoir-faire, ceux-ci parviennent à maintenir leur pouvoir d’agir dans des situations parfois limites ou explosives. »

Pour ces mêmes auteurs, qui ont porté leur regard sur les pratiques effectives et quotidiennes d’éducateurs en activité auprès d’adolescents en difficultés : « Il s’agit ainsi de comprendre ce qui fait qu’une fois les règles énoncées, règles auxquelles les éducateurs tiennent, « ça glisse », les activités mènent les éducateurs ailleurs que dans le respect de l’application de ces règles ».  Elles relèvent ainsi ce qu’elles considèrent comme deux énigmes :

  • la formalisation des règles, nécessaire au déroulement des activités mais à laquelle celles-ci ne cessent d’échapper.
  • Le rapport des éducateurs à leurs propres émotions, qu’ils prennent au sérieux sans toujours les suivre à la lettre, conscients qu’elles peuvent exprimer les limites de ce qui est tolérable dans l’institution.

Ajustement, régulation

En sociologie, Birou (op.cit.), reconnait à l’expression « ajustement social » un caractère « assez vague et équivoque ». Il considère qu’elle peut « viser le processus par lequel les relations sociales s’harmonisent pour la bonne marche et la vie du groupe. ». Cette démarche participe d’un processus de régulation tel que nous l’avons défini (Mulin, 2022)[6]. A l’instar de la posturologie, au sens médical d’étude de l’organisation biomécanique des différents segments d’un individu dans l’espace et de ses processus de régulation, nous proposons la démarche de « posturologie professionnelle ». Nous analysons les différentes dimensions d’un acteur dans l’espace professionnel et de ses processus (et procédures) de régulation, au double sens de réglage, en conformité avec les normes professionnelles, et de maintien du bon fonctionnement du système, en accord avec le contexte d’exercice.

S’agissant d’interventions en milieu difficile, Corcuff (1998, cité par Loser, 2018) décrit un « régime d’interpellation éthique dans le face à face, mode de rapport ordinaire à l’action qui peut se définir comme « le fait d’être ‹ pris ›, en pratique et de manière non nécessairement réfléchie, par un sentiment de responsabilité vis-à-vis de la détresse d’autrui, dans le face à face et la proximité des corps ».

Cette idée de « corps », interagissant les uns avec les autres, replace toute intervention éducative ou sociale dans une dimension « humaine » dont beaucoup d’acteurs de terrain déplorent l’oubli généré par les évolutions institutionnelles.  Ainsi, Loser cite Dujarier (2015) [7] pour qui « Oser se confronter à l’ambiguïté et accorder poids à la dimension sensible et non prévisible de l’agir relève d’une conception de la compétence professionnelle malheureusement peu en phase avec l’idéologie positiviste qui sous-tend les approches managériales qui, dans une large mesure, définissent aujourd’hui le travail social. »

Postures d’humanité

Hébrard (2011)  [8] a analysé un corpus composé de référentiels, portfolios et grilles d’évaluation, de différents métiers de la santé, du travail social et de la formation. Ces documents révèlent « Une zone d’ombre dans la professionnalisation aux métiers de l’interaction avec autrui ».

Ainsi, il relève que les critères et indicateurs évaluant les compétences d’une infirmière « ne parlent que très peu de la qualité de la relation, des attitudes à adopter, des valeurs et de l’éthique de la profession, mais sont plutôt formulés en termes de démarches à mettre en œuvre, de communication, d’organisation, de méthodes et de techniques. »

Par la suite, ce chercheur a complété son étude documentaire par des entretiens, par exemple celui d’une formatrice en IFSI[9] qui évoque la façon d’aborder des situations plus difficiles tel le décès d’un patient : « ça engage autre chose (…) on ne se cache plus dans quelque chose de très cadré comme un geste technique, mais là on se situe en tant qu’être humain. ».

De la même façon, Hébrard interroge un formateur dans le dispositif TISF[10] qui évoque son besoin de « clignotants » quand il évalue le parcours de formation d’un futur professionnel. Il dessine sur une feuille un trajet avec une bifurcation et puis commente « j’ai des clignotants à certaines intersections. Je regarde quand c’est que les clignotants s’allument. (…) la capacité à s’interroger, la forme de l’interrogation aussi (…) c’est de l’ordre de la posture, du positionnement. (…) Avoir un positionnement ou une compétence dans le sens de la réflexivité, c’est-à-dire de pouvoir réfléchir à ce qu’on a mis en œuvre. »

Ainsi Hébrard se demande si la compétence essentielle et pourtant oubliée par un système soucieux d’efficience mécaniste ne serait pas l’humanité, qu’il faudrait valorisée voire remettre en priorité.

Secrets partagés ou compétences augmentées ?

Cette compétence (d’humanité) se traduit notamment par un savoir pratique, revendiqué par les praticiens, qui disent agir par instinct, par intuition, hissant le feeling et l’intelligence pratique au rang d’une expertise (Loser, op.cit.).

Les participants à un GAPP ne se considèrent ou ne sont considérés rarement comme des experts, ce qui conditionne le statut de l’intervenant et les postures qu’il mobilise. Selon les contextes, les commanditaires ne vont pas solliciter les mêmes services. Ils peuvent rechercher en effet :

  • Un (simple) animateur de groupe de parole qui permet aux participants de s‘exprimer et d’évacuer ce qu’ils ont sur le cœur (sic)
  • Un collègue plus expérimenté ou un formateur expert dans la discipline, qui guident les participants vers les bonnes pratiques
  • Un psychologue, ou apparenté, qui régule les tensions interpersonnelles, voire les affects intrapersonnels.

Thierry MULINExpérimenter la réflexivité et la co-construction interdisciplinaire permet de décloisonner, dans tous les sens du terme. Cette démarche ambitieuse vise la consolidation de compétences professionnelles acquises en formation initiale et par l’expérience du terrain, mais aussi l’élaboration de nouvelles compétences professionnelles, techniques et relationnelles.

Ainsi, au-delà d’un simple échange de pratiques, avec secrets partagés ou pas, nous pouvons parler dans tous les cas, d’une véritable « formation ». Nous entendons par là un processus accompagné de transformation où toutes les postures de « Gappeur » préalablement citées trouvent leur place à un moment ou à un autre.

Le GAPP, temps et espace de formation

Nous laissons la conclusion de cet épisode à Lahire (1998, cité par Hébrard, op.cit.).

« Le problème ne réside donc pas dans le fait que nous ignorons ce que nous savons et ce que nous faisons, mais que nous ne disposons pas toujours des bons cadres (contextuels et langagiers) pour parler de ce que nous faisons et de ce que nous savons ».

A suivre dans le prochain chapitre, une discussion autour des vices et vertus du Groupe d’Analyse des Pratiques Professionnelles en tant que groupe de partages.

Thierry MULINFormateur, Coach, Animateur GAPP/Régulation, Conférencier

SOMMAIRE


[1]  Définition ajustement

[2] J. Rostand, La Vie et ses problèmes,1939, p. 150. (cité dans la définition du CNTRL)

[3] Jutras, F. & Labbé, S. (2022). Éthique professionnelle. Dans : Anne Jorro éd., Dictionnaire des concepts de la professionnalisation (pp. 187-191). Louvain-la-Neuve : De Boeck Supérieur.

[4] Jorro, A. (2022). Ethos professionnel. Dans : Anne Jorro éd., Dictionnaire des concepts de la professionnalisation (pp. 193-196). Louvain-la-Neuve : De Boeck Supérieur.

[5] STROUMZA, Kim ; et al. L’ajustement dans tous ses états : Règles, émotions, distance et engagement dans les activités éducatives d’un centre de jour. Nouvelle édition [en ligne]. Genève : Éditions ies, 2014 (généré le 18 septembre 2020). ISBN : 9782882241955.

[6] Mulin, T. (2022). Posture professionnelle. Dans : Anne Jorro éd., Dictionnaire des concepts de la professionnalisation (pp. 311-314). Louvain-la-Neuve : De Boeck Supérieur. https://doi.org/10.3917/dbu.jorro.2022.01.0311

[7] Dujarier, M.-A. (2015). Le management désincarné. Paris : La Découverte.

[8] L’humanité comme compétence ? Une zone d’ombre dans la professionnalisation aux métiers de l’interaction avec autrui dans Dans Les Sciences de l’éducation – Pour l’Ère nouvelle 2011/2 (Vol. 44),

[9] Institut de Formation en Soins Infirmiers

[10] Technicien de l’Intervention Sociale et Familiale

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