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Livre – La posture du superviseur

Supervision, analyse des pratiques, régulation d’équipes…

sous la Direction de Joseph Rouzel – Eres, 2017

J’ai apprécié ce livre, confrontation de points de vue de quatorze superviseurs, en majorité psychana-lystes. C’est une vraie gageure que de se trouver dans la position de travailler au grand jour des éléments transférentiels et contre-transférentiels appartenant au secret des séances de supervision, que ce soit dans ce livre ou lorsque l’on forme des superviseurs ou intervenants en analyse de pratiques. Et ce, dans le respect de la confidentialité.

C’est une gageure et cela me paraît la seule manière d’opérer pour transmettre et rendre compte de notre travail, à partir du moment où la supervision est avant tout un espace. Un espace psychique transférentiel où des professionnels pris dans le fonctionnement institutionnel et dans le mode psychique des personnes qu’ils accompagnent, leurs clivages, dénis et conflits, peuvent se dégager des émotions enkystées qui les engluent et, déplaçant ainsi le transfert, peuvent « mettre leurs forces vives au service » de ces personnes en souffrance, absentes de la séance (Joseph Rouzel). Le temps de supervision est avant tout le temps où chacun peut exprimer ce qui le situe dans son rapport à une autre personne accompagnée, en relation avec le groupe, groupe des autres professionnels, groupe des autres personnes accueillies.

Dans cet espace “peut se déployer une parole qui ne concerne pas leur seule pratique mais vient mettre en jeu tout ce qui, de leur subjectivité personnelle et groupale, interfère avec leur action” (Claude Allione) Etant entendu que dans le cadre de l’intervention, bien explicité à la Direction et à l’équipe, figure expres-sément le fait qu’on travaille à partir de la part professionnelle de la personnalité.

Pour être superviseur il ne suffit pas de pouvoir repérer, vivre et utiliser les transferts, il faut une solide expérience des groupes et de l’institution. Et chacun des auteurs, à sa manière, nous raconte comment il travaille, comment il assure la consistance et la légitimité de cette place et de cet espace spécifiques. Qu’est-ce pour lui de tenir cette posture, et quels effets cela a-t-il sur le groupe de professionnels ?

Les trois temps de la séance de supervision sont évoqués par plusieurs. Plusieurs vignettes cliniques savoureuses montrent le bienfondé du choix de ne pas interrompre et de ne pas laisser interrompre le temps de l’exposition.

La discrétion du superviseur est de mise ; de par la massivité des symptômes qui se rejouent sur la scène de la supervision, son engagement et sa prise de risque sont tout autant nécessaires, afin que sa place opère en guise de “cellule de désenvoutement.” La pertinence de telle ou telle intervention du supervi-seur, de son dire, susceptible de faire acte, et permettant « cette fabrique de paroles » dans l’institution, est examinée à travers des vignettes cliniques vivantes, d’un point de vue éthique et depuis le contre-transfert du superviseur. (Claude Sibony, Jacques Cabassut). L’incidence du désir du superviseur sur l’éthique de la supervision est questionnée.

Le seul support sur lequel puisse s’appuyer le superviseur par rapport aux contenus imprévisibles et contaminés qui émergent en séance, c’est sa posture. Etymologiquement le mot posture, au-delà de la signification morale ou psychique, condense plusieurs sens : il interroge le lieu et la place quand il s’agit de poser et de déposer (positus, participe passé de ponere). Il renvoie à la perte (autre sens de ponere : pondre ; quelque chose est déposé, qui vient du corps et n’y retournera pas), à la coupure, “à la capacité à en soutenir les effets sans mascarade”. (Isabelle Pignolet de Fresnes).
Car parler de la posture du superviseur conduit nécessairement à parler d’imposture, et réciproquement. Comment savoir quand nous nous sentons un imposteur – sentiment fréquent chez le superviseur – si nous le sommes? Un superviseur imposteur, qu’est-ce que ce serait ? Ce thème court au long du livre.

Les butées et limites de la supervision sont questionnées. L’un des auteurs nous montre l’annonce dans l’analyse de la demande d’un conflit institutionnel violent dont le superviseur est un révélateur de plus. L’auteur nous montre très précisément comment le transfert négatif envers le superviseur qui occupait la place d’un autre trop menaçant a entravé toutes ses tentatives de mise au travail. N’était-ce pas plutôt d’ailleurs un transfert du négatif ? La question est alors de comment supporter d’être ce mauvais objet sans s’y croire. (Isabelle Piekarski). Elle nous raconte comment dans l’après coup elle a pu faire le lien avec ce qui c’était rejoué pour elle de son histoire dans la rencontre avec cette équipe. Il y a des possibilités de re-questionner la pertinence du dispositif en cours de supervision, voire d’émettre une autre proposition.

Par ailleurs, le travail de supervision doit pouvoir être repris, autrement, dans d’autres instances institu-tionnelles, sous peine de risquer de rester lettre morte.
C’est ainsi qu’Agnès Benedetti nous raconte pour notre bonheur les répercussions positives de l’écriture à partir des situations exposées en séances d’analyse de pratiques, suite à la demande en séance d’un participant. Ces séances ont restitué aux professionnels une capacité de rêverie éteinte, contraignant l’ex-posant à reprendre la lecture des faits de façon inédite. Alors que de graves difficultés institutionnelles malmenaient profondément les équipes, cette initiative a été reprise avec l’accord de la direction par d’autres éducateurs, à leur manière, dans d’autres lieux de l’institution et d’abord sans en parler à l’intervenante, et a impacté toute l’institution de manière vivante et joyeuse. Elle nous montre comment ce dispositif d’écriture, transposable, demeure une histoire de transfert.

Jean-Pierre Lebrun lie les difficultés de l’action collective à l’intrication de deux problématiques contra-dictoires : “l’abus de pouvoir et les ravages de l’impouvoir”, la charybde de la restauration d’un pouvoir pyramidal et patriarcal organisé selon un modèle religieux et la scylla d’une gestion horizontale aux mains des partenaires. Les défaillances à soutenir l’action collective risquent de mettre en difficulté la nécessité d’un fonctionnement démocratique. Un contexte de méfiance à l’égard de toute autorité peut favoriser l’épuisement des dirigeants, et les dirigés ne distinguent plus ce qui fait autorité, chacun étant pris dans le cycle action/réaction et les conduites bureaucratiques. Le burn-out des équipes peut aussi être analysé comme l’absence de lecture de ces phénomènes. L’auteur explore comment la supervision, espace où se découvrent les différentes facettes des personnes accompagnées et des professionnels, s’insère dans cette problématique.

Alors que les professionnels de la relation d’aide sont de plus en plus confrontés à des sujets présentant des déstructurations profondes associées à de graves difficultés sociales et familiales, Claude Allione nous rappelle que cet espace qu’est la supervision permet le déploiement du transfert dissocié, et de donner forme et élaboration à la constellation transférentielle, matrice à partir de laquelle la relation de transfert dissocié de ces sujets peut être traitée. Le pouvoir du superviseur consiste à permettre que cela ait lieu.

La supervision est un espace. Espace de déminage et “entreprise de salut public” qui rouvre le ques-tionnement (Joseph Rouzel) et la bonne curiosité que les modes opératoires, le cycle action/réaction, et la haine de la parole tendent à clore. Un autre des pouvoirs du superviseur est de protéger la parole. “Il doit en être convaincu et tout mettre en œuvre pour cela”(Claude Allione), afin que “ce qui ne cesse pas de ne pas s’écrire trouve enfin une écriture” (Claude Sibony).

Un Article de Catherine Farzat, Psychanalyste et Superviseur d’équipes dans le champ social, médical et médio-social, Formatrice de Superviseurs et d’Intervenants en Groupe d’Analyse de Pratiques Type BalintEn Savoir Pus…

 

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