
Dans certaines équipes, un phénomène finit par s’installer sans que personne ne sache précisément quand il a commencé.
Les professionnels prennent moins d’initiatives. Les échanges avec l’encadrement se tendent. Les retards se multiplient, les réunions deviennent plus difficiles et les décisions sont davantage discutées ou moins suivies. Le cadre, confronté à ce qu’il perçoit comme un désengagement, renforce progressivement le cadrage : davantage de consignes, de contrôle, de rappels aux procédures ou de reporting.
De leur côté, les professionnels peuvent vivre cette évolution comme une marque de défiance, une remise en cause de leur autonomie ou une absence de reconnaissance de leur travail. Ils prennent alors encore moins d’initiatives et se replient davantage sur l’exécution des tâches prescrites.
Le cadre constate que « rien ne bouge » et renforce à nouveau son intervention.
Une boucle s’installe :
Plus le cadre cherche à reprendre la main, plus l’équipe se désengage ; plus l’équipe se désengage, plus le cadre cherche à reprendre la main.
Qui a commencé ? Qui est responsable ?
La question est probablement mal posée.
Dans une perspective systémique, chacun peut être en train de répondre de manière cohérente à ce qu’il perçoit du comportement de l’autre. C’est précisément cette logique circulaire qu’une approche inspirée de l’école de Palo Alto permet d’éclairer, et que la régulation d’équipe peut aider à dénouer, à condition de savoir qui doit y prendre part.
Imaginons une équipe médico-sociale confrontée depuis plusieurs mois à une dégradation progressive du climat de travail.
Le responsable constate que les professionnels prennent moins d’initiatives et que certaines consignes sont appliquées de manière inégale. Il décide donc de renforcer les réunions, précise les procédures, demande davantage de remontées d’information et intervient plus directement dans l’organisation quotidienne.
L’équipe vit ces nouvelles modalités comme une perte d’autonomie. Certains professionnels limitent leurs prises de parole, d’autres cessent de proposer des solutions, tandis que les échanges avec le responsable deviennent plus prudents ou plus critiques.
Le responsable interprète alors ces réactions comme la confirmation d’un manque d’implication. Il renforce son contrôle.
Aucun des acteurs n’a nécessairement l’intention de dégrader la situation. Pourtant, leurs réponses respectives contribuent à l’entretenir.
C’est cette dynamique qu’il devient nécessaire de regarder : non pas seulement ce que fait chacun, mais ce qui se passe entre eux.
Pour comprendre comment une relation professionnelle peut progressivement se rigidifier, l’approche de l’école de Palo Alto offre une grille de lecture particulièrement intéressante.
Développée notamment autour des travaux de Gregory Bateson, Paul Watzlawick et du Mental Research Institute, l’école de Palo Alto propose une lecture systémique des difficultés relationnelles. Elle invite à déplacer le regard : plutôt que de rechercher uniquement la cause d’un problème chez un individu, elle conduit à observer les interactions et les processus qui contribuent à maintenir une situation.
Cinq principes fondamentaux permettent d’éclairer cette dynamique.
Tout comportement participe à la communication. La parole comme le silence, l’action comme l’inaction transmettent des informations et prennent sens dans une relation.
L’analyse doit donc porter sur l’ensemble des comportements observables, et pas uniquement sur les échanges verbaux.
Un message transmet une information, mais il définit également, implicitement ou explicitement, la nature de la relation entre les personnes.
Comprendre une interaction suppose donc de considérer simultanément ce qui est dit et ce que cette communication produit sur la relation.
Les personnes interprètent une situation en identifiant leur propre comportement comme une réponse à celui de l’autre.
Cette ponctuation peut conduire chacun à considérer l’autre comme étant à l’origine du problème. L’approche systémique privilégie alors une lecture circulaire plutôt que strictement causale des interactions.
Les comportements des uns influencent ceux des autres, qui influencent à leur tour les comportements initiaux.
Une dynamique relationnelle peut ainsi se stabiliser et se reproduire, même lorsque chacun cherche à agir de manière adaptée. Le problème n’est alors plus seulement à rechercher dans les comportements individuels, mais dans la séquence interactionnelle elle-même.
Face à une difficulté, les acteurs mettent en place des réponses destinées à la résoudre.
Lorsque ces réponses sont répétées sans produire le changement attendu, elles peuvent paradoxalement contribuer à maintenir la situation. L’approche de Palo Alto invite alors à identifier ces tentatives de solution inefficaces et à rechercher une modification de la logique d’intervention plutôt qu’une simple intensification des mêmes actions.
Lorsque les difficultés apparaissent, les organisations cherchent naturellement des solutions.
Le cadre peut multiplier les réunions, rappeler les règles, renforcer le suivi de l’activité, demander davantage de reporting ou préciser les procédures. Ces réponses peuvent être parfaitement légitimes lorsqu’un problème relève effectivement d’un défaut d’organisation ou de fonctionnement.
Mais elles peuvent devenir contre-productives lorsqu’elles constituent précisément ce qui alimente la boucle.
Si l’équipe vit le contrôle comme une marque de défiance, davantage de contrôle peut produire davantage de retrait. Si le cadre interprète ce retrait comme un manque d’implication, il peut alors renforcer encore le contrôle.
La solution tentée devient ainsi une partie du problème.
C’est l’un des apports majeurs de l’approche de Palo Alto : interroger non seulement le problème, mais aussi les solutions déjà tentées et leurs effets.
La question n’est plus seulement :
« Pourquoi cette équipe se désengage-t-elle ? »
Elle devient :
« Que fait chacun face à ce désengagement, et qu’est-ce que cette réponse produit à son tour ? »
Ce déplacement du regard peut être particulièrement précieux pour un cadre. Il permet de sortir d’une lecture centrée sur les intentions — « ils ne veulent plus », « il nous met la pression », « elle ne fait pas confiance » — pour observer les interactions concrètes.
C’est précisément à cet endroit que la régulation peut ouvrir une possibilité de changement.
Une régulation d’équipe ne consiste pas simplement à offrir un espace où chacun peut « vider son sac ».
Elle vise à permettre aux professionnels de prendre du recul sur ce qui se passe dans leur activité et dans leurs relations de travail.
Le travail consiste notamment à distinguer les faits, les perceptions, les interprétations et les réponses apportées par chacun.
Que s’est-il passé ?
Comment chacun l’a-t-il interprété ?
Quelle réponse a été apportée ?
Quel effet cette réponse a-t-elle produit ?
Et comment cet effet a-t-il été interprété à son tour ?
Cette mise en visibilité de la séquence peut permettre à l’équipe de repérer les mécanismes dans lesquels elle est prise.
La régulation peut également faire émerger une question souvent difficile à poser dans le quotidien :
« Et si ce que nous faisons pour résoudre le problème contribuait, malgré nous, à le maintenir ? »
Cette question n’accuse personne. Elle ouvre un espace de réflexion.
Elle permet de passer d’une logique de recherche de responsables à une logique de recherche de marges de manœuvre.
Tous les espaces de parole ne poursuivent pas le même objectif.
Une régulation d’équipe peut associer les professionnels et le cadre autour d’une difficulté de fonctionnement collectif. Elle permet de travailler directement sur les interactions et sur les modalités de coopération. La présence du cadre est alors importante : il fait partie du système dans lequel la difficulté se manifeste.
L’analyse des pratiques professionnelles (APP), lorsqu’elle est conduite dans un cadre où la hiérarchie n’est pas présente, répond à une autre logique. Elle offre aux professionnels un espace tiers pour mettre au travail des situations rencontrées dans leur pratique, sans avoir à rendre compte individuellement de leurs propos à leur hiérarchie.
Elle peut ainsi contribuer à restaurer une capacité réflexive et à faire évoluer les représentations et les pratiques professionnelles.
Mais elle ne peut pas, à elle seule, dénouer une boucle dont le cadre constitue l’un des pôles.
Si le problème se situe dans l’interaction entre un responsable et son équipe, il est donc nécessaire de ne pas faire porter à l’APP une responsabilité qu’elle ne peut assumer.
De son côté, le cadre peut avoir besoin d’un espace spécifique de supervision ou d’APP de cadre. Il peut y examiner sa propre posture, ses tentatives de résolution, ses contraintes et les effets de ses interventions, sans que cet espace devienne un lieu de jugement.
Ces trois dispositifs peuvent donc être complémentaires, mais ils ne sont pas interchangeables.
Réguler l’équipe, analyser les pratiques et accompagner le cadre ne répondent pas exactement à la même question.
Pour une direction, certains signaux peuvent alerter sur l’installation d’une dynamique circulaire.
Le premier est l’apparition d’une répétition : les mêmes difficultés reviennent, malgré la multiplication des réunions, des rappels, des procédures ou des recadrages.
Le deuxième est un décalage croissant entre ce que fait l’encadrement pour « remettre l’équipe en mouvement » et les effets effectivement produits : plus de contrôle, mais moins d’initiative ; davantage de réunions, mais moins de dialogue ; davantage de procédures, mais davantage de contournements ou de retrait.
Le troisième est l’installation de lectures réciproques qui se renforcent : l’équipe parle d’un management trop contrôlant tandis que le cadre parle d’une équipe insuffisamment engagée.
Enfin, un indicateur important est la disparition progressive de la capacité à parler du fonctionnement lui-même. Chacun parle alors de l’autre, de ses intentions supposées ou de ses manquements, mais de moins en moins de la séquence relationnelle dans laquelle tous sont pris.
Lorsque ces signes apparaissent, la question n’est pas nécessairement de savoir immédiatement qui doit être accompagné.
Il faut d’abord identifier où se situe le problème.
Si les professionnels ont besoin de prendre du recul sur leur activité, leurs pratiques ou des situations professionnelles complexes, une APP peut être pertinente.
Si la difficulté porte principalement sur la posture du responsable, ses contraintes ou ses modalités d’intervention, un espace de supervision ou d’APP de cadre peut être indiqué.
En revanche, lorsque la difficulté se situe dans la relation entre le cadre et son équipe, et que cette relation participe au maintien du problème, une régulation réunissant les acteurs concernés peut être nécessaire.
La question devient alors moins : « Qui faut-il changer ? » que : « Quel espace permettra de travailler la relation elle-même ? »
Lorsqu’une organisation identifie une boucle relationnelle qui se rigidifie, agir sur un seul des pôles risque de produire peu d’effets.
Demander uniquement à l’équipe de « retrouver sa motivation » revient à individualiser un phénomène systémique.
Demander uniquement au cadre de « changer de management » peut également être réducteur : sa posture est souvent elle-même une réponse à des contraintes qui le dépassent.
L’enjeu consiste plutôt à créer les conditions permettant à chacun de retrouver des marges de manœuvre.
L’équipe peut disposer d’un espace de régulation ou d’analyse des pratiques pour penser son activité et ses interactions.
Le cadre peut disposer d’un espace de supervision ou d’APP pour travailler sa propre position dans le système.
Et lorsque la difficulté concerne directement le fonctionnement collectif, une régulation réunissant les différents acteurs peut permettre de travailler la relation elle-même.
Le changement ne consiste alors pas à demander à l’un des protagonistes de devenir « meilleur ».
Il consiste à modifier la séquence interactionnelle.
Mettre en place un espace de régulation suppose quelques conditions essentielles.
La première est la confidentialité. Si les professionnels pensent que leurs propos pourront être rapportés individuellement à la direction, la parole réflexive risque rapidement de disparaître au profit d’une parole prudente et institutionnelle.
La deuxième concerne l’absence de compte rendu nominatif. La direction peut avoir besoin de savoir qu’un dispositif existe, qu’il se déroule et qu’un travail collectif est engagé. Elle n’a pas nécessairement besoin de savoir qui a dit quoi.
La troisième condition est peut-être la plus importante : la régulation ne doit pas devenir un outil destiné à obtenir l’adhésion de l’équipe.
Un espace de régulation n’est pas une technique pour convaincre les professionnels d’accepter une décision déjà prise.
Il ne s’agit pas davantage d’un dispositif de contrôle social permettant de repérer les « résistants » ou les « personnes difficiles ».
Son intérêt réside précisément dans sa capacité à rendre possible une lecture différente de la situation.
Pour une direction, accepter cette logique suppose parfois de renoncer temporairement à obtenir une réponse immédiate.
Accepter qu’un collectif puisse mettre en question une organisation, une décision ou une manière de travailler ne signifie pas perdre son autorité.
Cela peut au contraire permettre de distinguer ce qui relève d’une décision qui appartient à la direction, de ce qui relève d’un problème de fonctionnement qui nécessite d’être travaillé avec les professionnels.
Lorsqu’une équipe décroche et qu’un cadre devient plus injonctif, la tentation est grande de chercher le point de départ :
Qui a commencé ?
Qui ne fait plus son travail ?
Qui ne manage pas correctement ?
L’approche systémique invite à une autre lecture.
Ce qui importe n’est pas seulement de savoir qui fait quoi, mais ce que les réponses de chacun produisent dans la relation.
Le cadre peut alors observer sa propre séquence d’intervention sans se condamner.
L’équipe peut observer ses propres réactions sans être désignée comme responsable du problème.
La direction peut regarder les contraintes qu’elle fait peser sur le système sans rechercher immédiatement un coupable.
La régulation crée précisément cet espace de déplacement.
Elle permet de passer d’une logique de correction des personnes à une réflexion sur les interactions.
Et parfois, le premier changement consiste simplement à interrompre une évidence :
« Si je fais davantage de ce qui ne fonctionne déjà pas, cela ne produira pas nécessairement un meilleur résultat. »
Sortir d’une boucle relationnelle ne signifie donc pas déterminer qui a raison.
Cela signifie rendre possible une autre séquence.
C’est à cette condition que les professionnels peuvent retrouver de la capacité d’agir, que le cadre peut retrouver une marge de manœuvre managériale et que l’organisation peut reconstruire des conditions de coopération plus durables.
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