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L’imaginaire dans les groupes d’Analyse des Pratiques – Interview de Laurent GARCIA, auteur du livre

L'imaginaire dans les groupes d'analyse des pratiques

Dans la préface qui ouvre le livre, Nabil HAJJI*2 parle (je le cite) « d’un ouvrage baroque aussi bien par sa forme que par son fond, et qu’il convient d’appeler « oeuvre d’art ». Il le dit du fait que vous articulez élaboration théorique, clinique sociale, réflexion méthodologique et proposition d’une méthode. Effectivement, il y a là production d’une oeuvre.

“Oui et je l’en remercie. Baroque ou « bas rock » comme vous voulez ! C’est le travail de plusieurs années, le lien ou la transition si difficile entre réflexion et action. Un livre, une œuvre. Parfait, je m’arrête là ….

L'imaginaire dans les groupes d'analyse des pratiquesMais il y a l’œuvre dans l’œuvre :  je considère les dispositifs d’analyse des pratiques comme des œuvres, des mises en scène, des mises en décor. Le problème est de savoir quel rôle nous jouons, figurant ou acteur ?

Les matins en institution sont comme des levers de rideau pour les professionnels ; le soir tu les refermes ; jamais vraiment, parce qu’il n’y a pas de fermeture dans ces boulots !

L’œuvre c’est l’œuvre de soi au regard des autres. Celle qui te ramène à ton histoire, ta posture de « personne » (plus exactement ta « conduite de personne »)

En ce sens, on se doit d’être irréprochable dans la relation à l’autre. Et d’ailleurs le terme « Analyse des pratiques » pour moi appartient déjà au passé ; dès lors, il est plus juste de parler d’analyse des conduites !”

Quel est votre parcours et comment vous a-t-il amené à lapproche intégrative ?

“J’anime des séances d’analyse des « conduites » depuis de nombreuses années. Mon parcours n’est pas linéaire à vrai dire ; des études interrompues, reprises ; une oscillation entre je travaille je réfléchis une vie d’artiste comme musicien intermittent.

J’ai rencontré la raison ou l’inverse. Finir ce que l’on entreprend : une thèse en psycho, un grenier à vider, une cave à remplir de bons crus bourgeois ; bref, se prendre en main avant de prendre en main les autres.

Trente ans à écouter, à dire et redire les mêmes paroles, convaincre le fou de rentrer dans l’ordre du réel, l’institution à enfin accoucher, aux équipes qu’elles n’existent pas sinon dans le fantasme ou l’illusion.

J’ai démarré l’animation de séances à la « hussard » ; style « le sauvage débarque et va tout révolutionner ! »

Des objectifs inatteignables, des échanges sans rigueur, des glissements de terrain ; un chaos sans nom les premières séances. Il faut dire que la littérature sur le sujet était pauvre à mes débuts ; les références en socianalyse et psychanalyse intéressantes mais « en boucle cognitive », comme un eczéma sans pommade, un manque à. La réalité des institutions a évolué peu à peu (empiré devrais -je dire ?)

Les lois ont recentré le « précieux » comme personnage central du film (rires) ;   bref le changement depuis 2022   nous a tous fait peur dans le fond et la forme ; un court instant : le temps que l’on comprenne que « ce qui est bien avec le changement, c’est que c’est toujours pareil ! »

Une formation en psychologie clinique et sociale couplée à une connaissance des rouages institutionnels, des expériences professionnelles variées ; ce fût le point de départ pour :

  • Conceptualiser l’outil « analyse des pratiques » (ce lien entre le réel de travail, le réel de soi, le réel du groupe, celui de « l’institution » comme entité morcelée)
  • Poser les jalons d’une séance avec rigueur, analyse, sens critique et ouverture

Vaste programme. Retour dans le présent, l’ici et le maintenant en considérant les mécanismes et processus psychiques à l’oeuvre dans les groupes en situation d’analyse des pratiques. Les travaux de recherche en psychologie sociale clinique, une rencontre avec Jean Pierre Minary chercheur universitaire ; des lectures soutenues sur le thème (la psychologie dite historique de Ignace Meyerson, sa théorie de la personne, la psychologie du développement du plus grand des psychologues français   Philippe Malrieu) m’ont permis d’approfondir l’approche clinique sociale et d’intégrer d’autres paradigmes (processus) à l’œuvre dans les groupes APP.

Par exemple, le temps des hypothèses en séance (temps de la recherche de pistes autres) est le temps propice à l’expression des imaginaires individuels et collectifs. Cela appelle la créativité, l’inventivité des professionnels et il n’y a pas de limités à cette expression.

Là où l’approche « classique » clinique sociale limite le champ des possibles (Séances en 3 temps, recherche de 3 hypothèses) l’approche intégrative ouvre le champ des possibles et décrit quatre temps en séance (Le quatrième étant le temps entre séances où l’imaginaire au travers des hypothèses retenues fait son œuvre se transformant ou pas en actions possibles…).

Tout part de la marge de liberté la place d’acteurs sujet que chaque professionnel s’octroie ce malgré les contraintes qu’il rencontre.

L’approche intégrative situe le professionnel à l’interface entre raison et imagination.”

Une question cruciale d’entrée de jeu.

 La fonction de l’imaginaire est à mobiliser (je vous cite) en tant que « comportement d’imagination qui fait appel aux facultés de renouveler et remodeler les manières d’agir ». Vous ajoutez que l’imaginaire a une fonction préventive des effets dévastateurs des répétitions, et d’une mécanisation des actes du soin.

“Oui c’est un des postulats. Convoquer son imaginaire permet de se décentrer des automatismes d’agir, de penser, de ressentir. En cela les groupes en analyse des conduites sont des temps de « continuité de l’enfant qui subsiste en nous ».

Si j’arrive à voir autrement cet accompagnement, je rentre dans la sphère de mon imagination et j’ouvre le « champ des possibles ». Ce n’est jamais joué d’avance, ce n’est en rien automatique. Je compare cela a un exercice de visualisation, une gymnastique psychique de tout instant. L’imaginaire a différentes fonctions exposées dans le livre. Une d’entre-elles est de contre carrer les effets de « boucle cognitive » ; de cisailler la chaîne des pensées automatiques et des actions répétitives.

C’est un travail de soi à soi.”

Les représentations de l’analyse des pratiques.

 Dans le premier chapitre revisite Vous rappelez que l’analyse des pratiques est l’objet de conduites humaines portées par des sujets. Vous y documentez les différentes approches. Quels sont les points saillants de cette question des représentations ?

“Les représentations sont justement au centre des questions : comment chaque professionnel se représente son action, comment il va anticiper ; imaginer, projeter. Les processus représentationnels sont questionnées en permanence dans les groupes App. Nous les avons étudiés en psychologie sociale depuis les années 60 (travaux de Denise Jodelet) et décrit comme des sortes de « noyau » du développement du sujet. Elles se façonnent selon notre éducation, notre culture, nos expériences multiples. En deux mots, elles nous caractérisent, sont propres à chacun. Elles participent à la personnalisation du sujet (sa fonction de « personne ») et ont un rôle social permettant de nous identifier au groupe, à l’autre (sentiment d’appartenance). Elles sont inhérentes aux mécanismes d’apprentissage ; et de par leur nature sont transformables, changeantes.

Cet aspect évolutif nous le retrouvons au cours des séances APP. Comment une représentation à priori fixe se remodèle ? Je dis souvent qu’une pratique est ni plus ni moins qu’une représentation mue en acte. Un exemple : je fais une toilette de cette manière parce que je me la représente ainsi ; je peux poursuivre et « automatiser » cette manière, je peux me dire « c’est comme ça et pas autrement ! »

Ce qui intéresse l’App c’est d’emblée le « autrement » que le professionnel ne s’autorise. Nous pourrions le résumer comme suit : imaginez une toilette autre, fermez les yeux et visualisez la scène !

Les représentations agissent comme un conduit vers l’ailleurs et vers le autrement ; l’imaginaire en est l’agent, le conducteur.

Je renvoie le lecteur intéressé aux travaux de JC Abric chercheur universitaire sur cette question des représentations.”

Le cœur de l’ouvrage et de l’approche intégrative.

 La deuxième partie du livre les sphères d’expression des imaginaires. Vous y développez les différents modèles de l’imaginaire, qu’ils soient singuliers ou groupaux. Vous indiquez le rôle d’un soi social, et pas seulement d’un soi comme construction personnelle. S’il apparait évident qu’un individu ne peut se référer à lui seul, il me semble que cette deuxième partie est au coeur de votre propos, de l’approche que vous portez.

“Tout à fait. C’est le paradigme central de l’approche intégrative. La référence à la psychologie du développement prend tout son sens ici. Philipe Malrieu est un maître à penser en quelque sorte ; j’ai eu la chance d’assister à son enseignement.

L’ouverture du champ des possibles au moyen des imaginaires situe le professionnel dans une posture d’acteur et non d’opérateur comme on pourrait le penser (ou voudrait nous faire croire !).

En tout cas, cet espace-temps App permet pour celles et ceux qui le souhaitent de convoquer, activer d’autres modes de pensée, des alternatives, libérer finalement les tensions internes, les écueils psychiques. Par ce travail, le professionnel se remet en question mais surtout se remet en scène. La fiction, le simulacre et le jeu sont des conduites imaginatives qui font écho à l’enfant que nous retrouvons.

Imaginer autre chose, c’est scruter les zones d’ombre d’un réel de travail mortifère, complexe.

C’est activer la transition « son image » ; la parole comme support, l’image pour comprendre la situation évoquée, visualiser le problème. Phase très importante en APP ; de quoi on parle ? Sans cela les App restent sur l’évocation de faits et « la boucle cognitive » fait sortir le groupe de l’analyse, du sens.

A ce stade, le rôle de l’intervenant est capital. Il en va de sa capacité à animer, à dés-animer et par là, convoque lui-aussi sa propre créativité, son inventivité.”

Une dernière question

Quels sont, de votre point de vue de praticien, les enjeux des professionnels dans un dispositif d’analyse des pratiques. Enjeux que vous situez dans le secteur médico-social, mais qui peuvent se manifester dans le secteur social, voire le secteur sanitaire.

“Il y a de multiples enjeux et à plusieurs niveaux. Pour les professionnels, c’est la possibilité de poser leur pensée sur la table, de réfléchir à leurs actions, de prendre du recul, de lâcher prise, mettre du sens   sur un quotidien de travail difficile, mortifère et anxiogène.

En ce sens les espaces temps d’analyse des pratiques sont des espaces de liberté ou la parole, les échanges libèrent et délibèrent autour des   pratiques, des effets engendrés dans les accompagnements de personnes réifiées comme « résidents »   usagers » et donc objet d’enjeux elles-mêmes !

Temps de liberté, temps de réflexion, temps du « champ des possibles » ; pour autant l’analyse des pratiques n’est pas un temps de thérapie….

L’enjeu est déjà du côté des équipes, des sujets qui travaillent en équipe (ou pas). Cela dépend de chaque participant : ce que je fais au moment où je le fais ; ce qui questionne dans ma pratique et du coup comment je peux sortir de mes automatismes (justement en convoquant mon imaginaire).

Ensuite, il y a le niveau institutionnel. Ces espaces temps intègrent – ils un processus un mouvement une dynamique institutionnelle. Autrement dit, correspondent-t-ils à des temps de travail, sont-ils   proposés et investis en tant que tels ?

L’enjeu institutionnel peut fusionner avec l’enjeu individuel dans une « recherche de sens collective ». Si tel est le cas, tout le monde en tirera les bénéfices directs : mise en sens, mise en mots, mise en parole ; retour de la clinique là ou le vide s’installe (peu ou plus de « réunion clinique », de « conduite de projet » d’hypothèses, d’exploration, de philosophie du « prendre soin »).

Le secteur médico-social devient une histoire sans parole, un long-métrage sans acteur regorgeant d’opérateurs qui appliquent et font du « montage de projet » (Et ça va coûter combien ? oui mais ça on n’a pas le droit ;   saupoudrage de « gestion « écobuage de lois sans esprit, influence des réseaux de comparaison sociale !)

L’enjeu social aussi ; je dirais c’est comme une question de survie si on analyse plus en profondeur. L’enjeu du rapport à la différence, à l’autre, à soi du rapport aux valeurs qui fondent ces métiers du rapport à la culture, l’identité professionnelle, au choix des trajectoires ; bref à une condition de sujet libre accompagnant d’autres sujets en marge des normes établies.

J’appelle cela la tenaille ou plutôt « l’esprit de mort » psychique. Quand on ne voit plus ou l’on va et que l’on ne sait plus qui on est ; au final, il nous reste l’histoire pour pleurer.”

Le médico-social sait -il qui il est aujourd’hui ?

LAURENT-GARCIA MARC-LASSEAUX“Enfin, l’enjeu est du côté de cet Autrui différent. En bout de chaine, les impacts de nos croyances, incohérences, angoisses, c’est bien lui qui en subit de près ou de loin les conséquences ; qui en porte les stigmates.

L’analyse des pratiques ne doit pas nous faire oublier cet enjeu de taille ; si elle s’organise avec pour objectif d’améliorer les choses (jamais garanti en fait) c’est bien du côté des sujets accueillis que son œuvre doit agir. Tout ce qui est produit en institution ne peut l’être sans considérer ni oublier le fait que l’acteur principal est le sujet accompagné.

Plus les pratiques s’automatisent plus le sujet devient objet de la relation ; plus le professionnel perd le sens de son action.

Il y a à mon avis une généralisation de ce phénomène : dans le social, le sanitaire le médicosocial ; comme il en va de nos sociétés souffrant d’une angoisse généralisée, en pleine crise d’imaginaire !

Malgré tout, les professionnels se doivent d’adopter des conduites positives afin d’ouvrir le champ  des possibles ; en cela l’analyse des conduites est un espace de liberté , une combinaison  « son / image ».”

Propos de Laurent Garcia recueillis par Marc Lasseaux


1 – Laurent GARCIA, l’imaginaire dans les groupes d’analyse des pratiques, approche intégrative : théories et méthodes appliquées au secteur médico-social, octobre 2023, Enrick Editions
2 – Nabil HAJJI, psychologue clinicien, ethnopsychanalyste, Directeur du Centre Médico-PsychoPédagogique (CMPP) J. Charcot, La Sauvegarde, Brest


Crédit photo : Image par succo de Pixabay

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