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L’analyse des pratiques : un espace de discussion sur le travail ?

Cet article, ni savant ni scientifique, propose simplement d’interroger ces deux approches du soutien à la réflexion et à l’action de professionnels, que sont l’analyse des pratiques et les espaces de discussion. Il se nourrit de ma propre expérience et s’appuie sur deux références théoriques principales : « la posture du superviseur », ouvrage dirigé par Joseph Rouzel, 2017, pour l’analyse des pratiques et pour les espaces de discussions, et différents ouvrages dirigés par Mathieu Detchessahar, 2013, 2015.

À l’issue du premier confinement du printemps 2020, j’ai réalisé une enquête auprès d’une cinquantaine de responsables d’équipes dans diverses organisations de travail, sur la mise en œuvre du télétravail, et surtout sur son encadrement. Cette expérience se déroulait dans le cadre d’une formation de consultante en organisation que je suivais dans le département de psychologie du travail de l’université de Grenoble.

Cette étude donnant lieu à un mémoire m’a amenée vers le concept d’espaces de discussion. Jusque-là mon histoire professionnelle s’était plutôt déroulée du côté de la psychanalyse. Ma participation à des groupes d’analyse des pratiques plutôt d’orientation psychanalytique, en tant qu’éducatrice principalement, puis de manière plus sporadique en tant que chef de service, m’en ayant donné le goût et quelques éléments de référence.

Pourquoi aborder ces deux approches dans un même article ?

Littéralement, on pourrait dire que tout espace où l’on parle du travail est un espace de discussion sur le travail. Sauf que l’analyse et la discussion, ça n’est pas tout à fait la même chose. Pourtant si on analyse dans les espaces de discussion, discute-t-on en séance d’analyse des pratiques ? Et l’analyse produite dans les espaces de discussion est-elle de même nature que celle qui émerge dans le cadre de l’analyse des pratiques ?

Une courte définition de l’espace de discussion, qui me semble moins connue que l’analyse des pratiques, s’impose : « L’espace de discussion est le medium à travers lequel se réalise l’ensemble des arrangements, compromis et bricolages que supposent l’incomplétude de la prescription et le caractère irréductiblement erratique de l’activité concrète. Il est un espace de construction par le dialogue de solutions ou de construits d’action collective entre acteurs interdépendants. C’est un espace qui ouvre aux acteurs des possibilités d’énonciation des difficultés et des contradictions du travail en vue de la construction de compromis, le plus souvent provisoires, mais qui serviront pour un temps de point d’appui à l’action collective. Certains des produits de ces discussions pourront faire l’objet d’une institutionnalisation, c’est-à-dire être repris par des échelons politiques supérieurs et inscrits dans les routines de l’organisation. » Detchessahar, 2013.

L’espace de discussion : une recherche d’objectivation par le collectif d’une pratique subjective ?

On se situe donc avec l’espace de discussion sur un plan très opérationnel. Si l’on parle de sa pratique, c’est pour permettre, en l’explicitant, d’identifier en quoi elle a pu répondre dans le réel aux manques d’une prescription nécessitant des adaptations in situ et construire ainsi des compromis qui serviront d’appui à l’action collective. Si cet espace favorise l’élaboration, il s’agit là d’élaborer des construits, process issus d’une réflexion collective aboutissant potentiellement à l’officialisation d’une pratique plus précise ou de micro-pratiques, avec une durée ou une portée limitée puisqu’il s’agit de s’adapter à une situation donnée, à un moment donné, par un groupe d’individu donné.

Peut-on considérer qu’il s’agirait d’une recherche d’objectivation par le collectif d’une pratique subjective, alors que dans l’analyse des pratiques on serait au contraire attentif à maintenir la parole comme subjective, c’est-à-dire celle d’un sujet dans un espace d’élaboration cependant collectif ?

L’analyse des pratiques : approche collective d’une pratique singulière ?

Pour avoir l’impression d’avoir couché une définition de l’analyse des pratiques ou de la supervision, (qui se rejoignent tout au moins dans leur intention d’élaboration singulière me semble-t-il), il me faudrait citer toutes les touches ajoutées une à une par chaque participant à l’ouvrage sur « la posture du superviseur ». C’est-à-dire la dentelle de l’apport subjectif d’une parole sur la pratique professionnelle avec ses creux, ses trous, ses (non-)dits, ses oublis, ou encore ses lapsus qui permettent d’apercevoir la construction, l’élaboration de pratiques et de ses effets.

Certains des titres des chapitres de l’ouvrage dirigé par Joseph Rouzel auparavant cité, nous éclairent à ce sujet : « … faire avec…ou plutôt sans… ; être suspendu à ce qui se (non) dit… », Rouzel & al., 2017. Ces deux titres me paraissent les plus emblématiques, les plus pertinents pour percevoir ce qu’est l’analyse des pratiques. C’est-à-dire, faire avec du creux, là où il y a du manque, faire surgir un désir, moteur de la mise en action.

« Ne pas ça-voir » est un autre des titres de ce même ouvrage. Cela peut paraître inquiétant pour un commanditaire par exemple, c’est cependant un chemin assez prometteur que vont emprunter les participants à partir d’une élaboration en forme d’ouverture vers un inconnu et donc d’une création.

Ce qui ne veut pas dire que la séance n’aurait pas de cadre, de principes ou de résultats.

L’analyse des pratiques est effectivement ordonnée par une commande bien souvent tournée vers la question du collectif : le créer, le soutenir, voire imaginer le réguler… et si c’est une construction professionnelle individuelle qui émerge, elle peut pour autant favoriser quelque chose de fédérateur.

Du point de vue de la personne qui vient en analyse des pratiques, diverses attentes sont exprimées, souvent « du concret, des pistes… », parfois « rien » en s’empressant d’ajouter « mais ça n’est pas contre vous ». Des personnes contestent l’obligation qui leur est faite d’être là. Pourtant, la plupart du temps, il se passe quelque chose. Elles se prennent au jeu de l’énigme que le réel nous pose.  Au jeu de la langue, de l’élaboration à plusieurs. Un « plusieurs » mouvant. Dans lequel elles apprennent qu’elles en savent quelque chose.

Si la séance commence souvent par une présentation, s’en suivent des précisions, des questions, du débat parfois, il apparaît cependant que ce qui est engagé là, mis sur la table à un moment donné, n’est pas de l’ordre de la simple discussion. La teneur de ce qui est évoqué, s’élabore en direct, si je puis dire, se conscientise là dans cet ensemble fragile et, même s’il se reproduit régulièrement, unique à chaque fois. En clair, on ne vient pas discuter d’une situation, ni, bien que souvent ce soit posé comme cela : chercher des pistes. Il me semble qu’on vient y chercher à se comprendre soi-même dans sa pratique, à faire sortir quelque chose de soi concernant sa propre pratique.

Alors si les termes utilisés dans la définition, empruntée à Mathieu Detchessahar, sur l’espace de discussion sont ceux de l’opérationnel : « bricolage, compromis… » Des attentes en terme de résolution de problèmes, de pistes concrètes à la mise en œuvre immédiate… dans le cadre de l’analyse des pratiques, ces possibilités existent, elles ne constituent pas un objectif, mais se produisent  de surcroit.

Il n’y a donc pas de définition simple et univoque de l’analyse des pratiques. Il faut peut-être tout un ouvrage et plusieurs pratiques, ou partir de la posture du superviseur par exemple, pour en donner l’idée. « Il ne peut donner que des désirs » Rouzel, 2017. C’est-à-dire proposer un espace où parler en son nom propre. Ou encore « c’est un tire-bouchon, sans cesse il ré-ouvre ce que la pente institutionnelle tend à clore : le questionnement, les énigmes de la clinique, les embrouilles du vivre et travailler ensemble… desserre l’étau des prescriptions, re-suscite le vif de la clinique… parfois désamorce de véritables bombes à retardement… »

L’analyse produite dans les espaces de discussion ne semble donc pas être de même nature que celle produite en analyse des pratiques, tout simplement parce qu’elle n’a pas le même objectif. Même si elles ont ce point commun de faire s’exprimer des professionnels et ce faisant de conscientiser et confronter, donc expliciter des pratiques, celles-ci sont orientées par un sujet dans l’analyse des pratiques, le résident par exemple et un autre, le soignant ou celui qui est là quelle que soit sa fonction. Ces pratiques ne valent pas en tant que process.

Deux approches différentes donc et pertinentes dans des cadres et avec des objectifs différents également.

Peut-être peut-on considérer l’espace discussion comme l’outil de la construction collective de process à partir de la pratique individuelle, partagée et ce faisant conscientisée, argumentée, et potentiellement institutionnalisée, l’analyse des pratiques étant quant à elle davantage celui de la construction professionnelle d’un sujet à partir de la conscientisation de sa pratique dans un espace collectif ?

Voilà comme proposé au démarrage, un article subjectif, point d’étape d’une réflexion en cours, nourrie de pratiques professionnelles diverses, d’une activité d’analyse des pratiques nouvelle et d’animation d’espaces de discussion pour l’éprouver.

Nathalie TrzesniowskiNTConsult Consultante – Supervision APP – Grenoble

Nathalie Trzesniowski accompagne aujourd’hui, en tant que consultante, des équipes en analyse des pratiques à partir d’une écoute des expériences de terrain exposées par les participants. Elle propose une approche pragmatique dont la réflexion s’ancre d’une part dans sa pratique professionnelle antérieure et les réflexions qui l’ont accompagnée, et d’autre part dans l’étude des formes d’organisation du travail. En tant que praticienne, elle reste orientée par la psychanalyse, au travers de ses lectures, de sa participation à des groupes de travail, et aussi par la forme de contrôle pour laquelle elle a opté. En savoir plus…

Crédit photo : Dessin Original de Monsieur Koenraad D’Hiet


Références :

DETCHESSAHAR, M. (2013). Faire face aux risques psycho-sociaux : quelques éléments d’un management par la discussion. Négociations, 19(1), 57-80.

DETCHESSAHAR, Gentil, Grevin, Stimec De Boeck (2015) Quels modes d’intervention pour soutenir la discussion sur le travail dans les organisations ? Réflexions méthodologiques à partir de l’intervention dans une clinique Supérieure | « @GRH » 2015/3 n° 16 | pages 63 à 89 ISSN 2034-9130 ISBN 9782807301153.

ROUZEL Joseph, La posture du superviseur. Supervision, analyse des pratiques, régulation d’équipes…. Érès, « Psychanalyse et travail social – Poche », 2017, ISBN : 9782749254838. DOI : 10.3917/eres.rouze.2017.01.

    EDD, Université, Espaces de discussion, Psychanalyse