
Un collectif de travailleurs sociaux, chargé d’accompagner des mineurs non accompagnés, m’a demandé il y a deux semaines s’il était possible de mettre en place une séance d’Analyse des Pratiques à distance.
Le groupe est composé de 7 professionnels et je les accompagne depuis le mois de septembre 2019 à raison d’une séance toutes les 6 semaines.
La Dernière séance remontait au mois de janvier dernier et nous avons travaillé ensemble 5 fois.
Je ne m’attendais pas à cette sollicitation. Pourtant, j’ai répondu « volontiers, j’organise cela via la plateforme de visioconférence "Zoom" ».
Je ne m’y attendais d’autant pas car je suis au départ quelqu’un qui ne conçoit pas l’accompagnement à distance et encore moins lorsqu’il s’agit d’un groupe. Une croyance forte chez moi depuis longtemps est que seul un accompagnement physique, de proximité, peut être de qualité.
Néanmoins, j’ai accompagné deux personnes il y a trois semaines pour une séance de coaching à travers l’écran et les séances se sont bien déroulées et les « coachées « étaient satisfaites du travail réalisé. Moi, pas totalement.
Au-delà de mes limites techniques liées à l’informatique et du peu d’intérêt que je porte à l’outil ordinateur, je faisais une liste de tout ce qui peut manquer dans le distanciel et ce à quoi je suis particulièrement sensible
Et aussi tout simplement :
Même si je réponds vite et de façon pas très présente à moi-même, je sais que je le fais aussi pour certaines raisons.
Nous avons programmé le jour et l'heure de la séance.
J’ai pris un abonnement professionnel sur la plateforme de visioconférence et j’ai vite créé le lien d’invitation via celle-ci (maintenant, je sais faire cela).
Il restait trois jours entre la création de la réunion et sa réalisation effective.
J’ai vite été rattrapé par une forme d’appréhension et je me suis mis une pression forte. Mon mental m’a ramené plusieurs fois à la rencontre mon censeur intérieur.
Et mon syndrome de l’imposteur qui en rajoute un peu du genre : « et tu es qui toi pour t’autoriser à accompagner à distance. Tu n’as ni la compétence, ni l’expérience ».
Bref, quelques moments entre moi et moi pas faciles et dont j’avais du mal à m’extraire.
Une ballade en forêt avec mon épouse à qui j’ai demandé de l’aide et du soutien.
J’avais à lâcher prise. Je devais accepter que la séance puisse être différente, que je ne maîtrisais pas grand-chose à l’avance.
J’ai de la gratitude pour cette ballade et de la reconnaissance pour mon épouse qui était au jute endroit pour m’accompagner et me faire switcher dans une perspective agréable et joyeuse de retrouver ce groupe et de me mettre à sa disposition.
Une fois cette bascule opérée chez moi, mes idées étaient claires.
Je leur ai envoyé un mail pour leur signifier combien j’étais ravi de les retrouver et les féliciter d’avoir pris cette initiative et formuler leur demande.
Je leur ai précisé que c’était une première pour moi et que j’avais confiance que nous réaliserions une bonne séance quelque soit les sujets et ou thématiques abordées.
J’ai rappelé le 4ème accord Toltèques nous invitant à faire de notre mieux.
Je les ai invités à se mettre dans les meilleures conditions possibles pour cette séance (deux étaient sur leur lieu professionnel et les 5 autres à leur domicile).
Je leur ai proposé de prendre un temps en début de séance pour poser quelques règles facilitant la fluidité et la circulation de la parole.
Je leur ai proposé de se munir d’une feuille et d’un stylo (ce que je ne fais jamais) et de me contacter s’ils avaient des problèmes techniques. C’est vous dire les autorisations que je me suis données.
Je lance la réunion pour être le premier et accueillir les participants. Deux salariés sont déjà là en attente. Nous nous saluons et nous nous sourions. 4 autres arrivent très rapidement. La dernière a des soucis de connexion. Nous l’entendons mais sa caméra ne s’active pas.
Le groupe lui donne quelques conseils techniques en vain. 15 minutes passent à régler cette difficulté.
Accepter de « perdre « et prendre le temps pour que tous soient là, visibles à travers l’écran.
La technique étant résolue, je leur propose un temps d’inclusion et de météo du jour orienté autour des points suivants :
Volontairement, je décide de ne pas donner d’indications de temps pour cette première étape, prêt à laisser chacun s’exprimer sans se sentir limiter ni dans ses propos, ni dans la durée.
Finalement, chacun s’exprime à tour de rôle assez facilement et assez rapidement. Je sens déjà que chacun est présent, disponible et à l’écoute.
Ils expriment tous le plaisir qu’ils ont de se voir et de s’entendre. Il y a trois sujets de travail exprimés dont un qui est prioritaire car il porte sur l’insécurité que vivent plusieurs d’entre eux dans le cadre de leurs missions et des différentes formes d’agressions qu’ils ont vécues.
Je prends la parole pour proposer une synthèse de ce que j’ai entendu (feed-back groupal).
Avant de laisser chacun s’exprimer, je les invite à ce que nous posions quelques règles pour que nos échanges et mode de communication soient dynamiques et agréables pour chacun.
Je fais ensuite un rapide retour sur la question de la confidentialité partageant, entre autre, que cette plateforme n’est pas la plus réputée pour sa sécurité et qu’en même temps le risque est faible.
Le sujet apporté, lié au vécu et sentiment d’insécurité sur le lieu de travail, mérite à ce que chacun partage concrètement les formes d’agression qu’il a subi.
Je leur propose tour à tour de mettre en mots (et d’une certaine façon en maux) leurs expériences respectives.
A partir de là, la séance s’installe dans un protocole assez classique.
La parole circule facilement et tous participent. Ils sont concentrés, respectueux les uns des autres et bienveillants entre eux.
Je sers de chef d’orchestre certainement comme un réalisateur aux manettes dans son car-régie pour la retransmission d’un évènement sportif.
Mon œil balaie rapidement et constamment les différents écrans afin de m’assurer que ceux qui veulent témoigner puisse le faire.
Je relance par une question ouverte à partir des mots et expressions entendues en les invitant à utiliser le « je « et non le « nous « ou le « on »
La séance se déroule bien et vite. Finalement, nous ferons qu’une seule pause de 5 minutes, personne n’en réclamant une seconde et moi n’y pensant même plus à la proposer.
Le travail et la réflexion sont de qualité. Ils envisagent plusieurs démarches à mettre en place et se mettent d’accord sur la manière dont ils vont interpeler leur responsable (chef de service) ainsi que la Direction.
Je leur signifie qu’il est 17 heures 20 et que nous allons bientôt clôturer la séance.
Je leur demande de partager comment et avec quoi ils quittent la séance.
Ils sont tous satisfaits, surpris qu’il soit déjà le temps de se séparer. Ils ont tous senti la solidité de l’équipe et sont rassurer sur leurs capacités d’entre aide même à distance.
Ils ont apprécié que je ne les laisse pas s’engouffrer dans la plainte et la critique envers leur direction mais de se responsabiliser de nouveau pour être acteur et force de propositions.
5 d’entre -eux disent qu’ils appréhendaient finalement la séance à distance mais qu’ils l’ont bien vécue.
Il y a des sourires sur chaque visage et ils prennent le temps de se dire au-revoir en faisant des signes de la main.
Déjà, j’appréhende autrement la séance avec un autre groupe qui aura lieu en début de semaine prochaine.
Je vais rester dans le même état d’esprit tout en accueillant que cela pourrait se passer différemment.
J’apprécie le chemin que cela me fait faire et de m’ouvrir à des possibles que je n’imaginais pas.
Je n’ai pas l’intention de devenir un « expert » de la relation et de l’accompagnement à distance.
Par contre, je suis en train de faire de la place à cette façon de faire et de l’intégrer comme un outil, une technique, une approche supplémentaire et complémentaire à ma pratique et ma posture professionnelle.
Je mets du l’intérêt, du sens et de la valeur à cette forme d’accompagnement.
Et je sais quand faisant ce travail pour moi, à l’intérieur de moi, l’autre ou les autres s’y engageront d’autant plus aisément.
La résolution du problème est d’abord chez moi plutôt que d’imaginer, cogiter comment les personnes accompagnées vont vivre ces moments.
Je serai d’autant plus disponible et en capacité d’écouter leurs réserves et résistances, une fois que j’aurai traversé les miennes.