Clarifier les objectifs des directions avant que le travail d'APP débute

Le : 16 / 02 / 26FRANCON Eric
directeur d'établissement social clarifiant les objectifs d'une analyse de pratiques professionnelles
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Clarifier les objectifs des directions avant que le travail d'APP débute

La clarification de la commande : une étape structurante pour la réussite des dispositifs d’analyse de pratiques professionnelles.

Dans de nombreux établissements du secteur social et médico-social, la mise en place d’un espace d’analyse de pratiques professionnelles (APP) est souvent envisagée par les directions comme une réponse immédiate à une difficulté identifiée : tensions d’équipe, épuisement professionnel, perte de repères, conflits latents ou transformations organisationnelles. L’APP devient alors un « outil » mobilisé dans l’urgence, parfois présenté comme une solution évidente, voire comme un remède attendu.

 

Pourtant, après plus de trente années d’expérience dans ce secteur — en tant qu’éducateur spécialisé, cadre intermédiaire et aujourd’hui consultant et intervenant en APP — je constate qu’une étape essentielle demeure trop souvent négligée : la clarification rigoureuse, partagée et assumée de la commande d'intervention avant toute sollicitation d’un intervenant.

 

Cette étape, loin d’être secondaire, constitue un engagement fondateur. Elle conditionne non seulement la qualité du travail mené, mais aussi la légitimité et l'authenticité du dispositif, la posture de l’intervenant, l’adhésion des équipes et, in fine, les effets réels de l’analyse de pratiques sur le collectif.

1. Clarifier l’intention : poser un cadre de sens commun

Lorsque l’objectif de l’analyse de pratiques n’est pas explicitement formulé en amont, les attentes se superposent sans jamais réellement se rencontrer. Les directions peuvent espérer un soutien à la dynamique institutionnelle ou une régulation indirecte des dysfonctionnements. Les cadres attendent parfois un apaisement des tensions ou une amélioration des postures professionnelles. Les équipes, quant à elles, projettent l’idée d’un espace de parole protégé, parfois perçu comme un lieu de décharge émotionnelle ou de reconnaissance implicite.

Ces attentes, lorsqu’elles ne sont pas mises au travail collectivement, créent une zone grise organisationnelle. Chacun agit de bonne foi, mais à partir de représentations différentes. L’intervenant se retrouve alors confronté à une demande floue, traversée d’implicites, qu’il lui faut décoder sans mandat explicite.

Comme le rappelle Edgar Morin, toute action humaine s’inscrit dans un enchevêtrement d’intentions multiples. Clarifier l’intention du dispositif, c’est précisément accepter de rendre visibles ces intentions, de les confronter et de les articuler dans un cadre de sens partagé. Sans cela, l’analyse de pratiques risque de devenir un espace projeté, investi de fonctions qu’il ne peut ni assumer ni résoudre.

2. L’analyse de pratiques et le consulting : une même exigence de clarification de la commande

À ce titre, l’analyse de pratiques professionnelles partage de nombreux points communs avec le champ du consulting. Dans les deux cas, la commande, souvent très différente de la demande formulée par l’institution n’est jamais neutre ni totalement explicite. Elle est souvent le produit d’une tension, d’un malaise ou d’un symptôme organisationnel, et nécessite un travail de redéfinition de la commande.

En consulting, il est admis que la demande initiale masque fréquemment des enjeux plus profonds : rapports de pouvoir, conflits de valeurs, difficultés managériales, résistances au changement. Il en va de même pour l’APP. Derrière une commande formulée en termes de « soutien des équipes » ou de « prévention de l’usure », se cachent parfois des attentes implicites de régulation, de normalisation, voire de pacification.

Ne pas travailler ces implicites en amont expose le dispositif à un double risque :

  • celui de placer l’intervenant dans une position ambiguë, oscillant entre soutien des équipes et réponse indirecte à une attente institutionnelle non formulée ;
  • celui de générer de la défiance chez les professionnels, qui perçoivent rapidement les non-dits et les incohérences entre discours et intentions réelles.

La clarification de la commande représente un travail exigeant avec les directions, un espace de dialogue où la commande est interrogée, reformulée et ajustée.

3. Un dispositif de médiation, pas un outil magique

L’analyse de pratiques professionnelles n’est ni une thérapie collective, ni un outil de résolution immédiate des conflits, ni un instrument de pilotage managérial déguisé. Elle constitue avant tout un dispositif de médiation, au sein duquel un collectif peut mettre en mots ses pratiques, ses dilemmes et ses zones d’incertitude.

Pour que cette médiation opère, la direction doit pouvoir exprimer clairement les finalités institutionnelles poursuivies : s’agit-il d’accompagner une transformation organisationnelle ? De renforcer la professionnalité ? De soutenir les équipes dans un contexte de mutation ou de tension ?

Comme le souligne Bruno Latour, les dispositifs collectifs ne produisent pas de réalité par eux-mêmes : ils rendent visibles et négociables des éléments jusqu’alors latents. La clarification de l’objectif permet précisément de rendre ces enjeux discutables, plutôt que de les laisser agir en sous-main.

4. Alignement entre projet institutionnel et vécu des équipes

Lorsque l’analyse de pratiques est mise en place dans l’urgence, sans co-construction de l’objectif, elle devient souvent un espace déceptif. Les équipes attendent des réponses concrètes et immédiates, l’intervenant n’a pas de mandat clair, et la direction projette des effets qu’elle n’a ni explicités ni accompagnés.

À l’inverse, lorsque l’objectif est clarifié — et parfois même co-élaboré avec les équipes —, l’APP devient un levier puissant de transformation collective. Elle favorise l’émergence de représentations partagées, le renforcement de l’identité professionnelle et la reconnaissance des tensions comme matériaux de travail, et non comme dysfonctionnements individuels.

Claude Dubar , sociologue, nous rappelle que les identités professionnelles se construisent à l’articulation entre trajectoires individuelles et attentes institutionnelles. L’analyse de pratiques, lorsqu’elle est solidement cadrée, devient alors un espace de médiation identitaire, fondé sur un contrat moral explicite.

5. Le rôle du tiers : une posture rendue possible par la clarté du cadre

Clarifier la commande en amont ne contraint pas l’intervenant : cela lui permet, au contraire, d’exercer pleinement sa fonction de tiers. Un mandat clair autorise une posture juste, une méthode adaptée et une éthique d’intervention respectueuse des places de chacun.

Dans une approche systémique, Gregory Bateson rappelait que les messages implicites structurent autant que les messages explicites. Travailler la commande, c’est précisément réduire le poids de ces messages silencieux, sécuriser le cadre et créer les conditions d’une parole authentique et engagée.


La réussite d’un dispositif d’analyse de pratiques professionnelles repose moins sur la méthode mobilisée que sur la clarté de l’intention qui le fonde. Comme en consulting, le travail préalable de clarification et de redéfinition de la commande constitue un acte professionnel à part entière.

Cette responsabilité est collective : elle engage les directions à expliciter leurs attentes, les cadres à en assurer la cohérence, et les intervenants à soutenir ce travail d’élucidation sans s’y substituer. C’est à cette condition que l’analyse de pratiques cesse d’être un dispositif subi pour devenir un espace choisi, porteur de sens, de cohérence et de transformation collective.

Crédit photo: Ahmet Kurt publié par l'administrateur du Portail sous licence Unsplash + 

FRANCON Eric

Un article écrit par FRANCON Eric

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