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Violence, Alcool, Suicide… De la prise en compte en séance d’Analyse des Pratiques

Les professionnels médicaux et paramédicaux dans un service d’addictologie doivent prendre en compte le fait que certaines problématiques autres que la dépendance au produit peuvent interférer dans la prise en charge du patient.

Lors de mes consultations au service des urgences de psychiatrie du CHU PAP/Abymes, dans le cadre de la prévention du suicide, j’ai observé une forme de récurrence entre dépendance à l’alcool, violence sexuelle dans l’enfance et tentative de suicide.

Les femmes vues en entretien suite à une tentative de suicide et dont j’observais une dépendance à l’alcool, évoquaient en majorité des violences sexuelles subies dans leur enfance.

D’où un questionnement à aborder en analyse de pratique professionnelle :

Y aurait-il une corrélation entre violences sexuelles subies dans l’enfance, alcool et tentative de suicide ?

L’alcool serait-il le moyen de taire la souffrance et la tentative de suicide, d’y mettre fin ?

Je soumets un « récit-fiction » basé sur des observations récurrentes.

Je l’ai titré : « un drame en filigrane » car lors des échanges psychothérapeutiques, sont apparus des éléments indiquant les obstacles intrinsèques.

***

La douleur du corps devient souffrance de l’esprit….

C’est ce que dit la psy que je consulte depuis deux ans.

Et si c’était le contraire….si en fait c’est la souffrance de l’esprit qui devenait douleur du corps !!!???

Tous ces souvenirs graves en moi et que je n’arrive pas a tuer…

Sans doute n’y a-t-il pas à réfléchir et que les deux sont liés !

La thérapeute me demande pourquoi je bois. Bonne question !

Je lui réponds souvent, toujours que je ne veux pas mourir mais faire taire en moi cette souffrance perpétuelle, lancinante, épuisante.

Et à chaque fois, elle me sourit et dit: « je n’ai pas évoqué de désir de mort ; quel est le lien avec l’alcool ? »

Mon frère, Sergio, était très affectueux. Il m’aimait énormément…en tous cas il le disait et tenait à me le prouver.

J’avais huit ans ; il en avait quinze et régulièrement, dans le garage il me montrait à quel point « son affection » pour moi grandissait.

Je n’ai jamais eu mal au début; n’est ce pas cela le pire ? J’éprouvais du plaisir au début quand il passait sa main sur mon sexe et j’étais ravie de l’effet que cela lui faisait.

Il m’achetait des cadeaux ; nous avions un secret. J’étais sa préférée.

La fratrie : deux filles, un garçon. Il est l’aîné, je suis la benjamine.

Pour mes onze ans, il m’a serrée fort contre lui et il m’a dit que j’étais grande et qu’il m’aimait encore plus fort. Il a baissé ma culotte, a écarté mes jambes et ….je n’ai plus jamais éprouvé de plaisir.

Mais ça restait notre secret et je demeurais sa préférée.

Cela a duré jusqu’à son départ en France. J’avais treize ans.

Ma première tentative de suicide a eu lieu une semaine après : c’était comme un désir de partir pour mieux revenir mais la mort c’est définitif.

Un désir de renaître et d’être neuve, propre…

Puis j’ai cessé de manger. Mais sans jamais disparaître !

Mon adolescence fut chaotique. J’étais une piètre élève et je cherchais perpétuellement l’affrontement tant avec les professeurs qu’avec mes parents.

J’ai rencontré un psychologue à qui je n’ai dit que ce qui me plaisait, c’est-à-dire rien.

Mes parents ne comprenaient pas et expliquaient mon comportement par le départ de mon frère. « Sergio doit lui manquer terriblement ». Et j’enrageais…A qui parler ? Qui m’aurait crue ?

A quinze ans, j’ai rencontré le père de mon fils. Il avait vingt deux ans. Cela a été rapide, tant l’acte que la relation. Mes parents ont élevé Joséto et j’ai continué l’école.

Je n’ai jamais été sa mère ; jusqu’à maintenant, d’ailleurs. Il m’appelle par mon prénom. Sa mère c’est la mienne. J’ai quarante ans et il en a vingt  quatre et nous n’avons rien à nous dire ; Elevés dans la même maison, nous ne partageons rien.

Il est parti vivre chez son oncle, à Paris. Il m’aura tout pris.

Moi je suis ici et je ne veux plus souffrir. Je veux partir…

Je n’ai rien à moi si ce n’est ce corps que je prête à qui veut.

Souvent je ne sais plus à qui…

Voila mon histoire. Que dire de plus si ce n’est que l’alcool noie les souvenirs, les pertes, la culpabilité et me fait vomir ce que je ne peux plus vivre…ce que je ne sais pas dire…

Alors le teint olivâtre, le ventre gonflé, les maux d’estomac, les tremblements, les soupirs et hochements de tête des parents évoquent pour moi une fin déjà proche.

Et pour chasser cela, je bois et parfois pour ne plus boire, je prends ce fameux traitement contre la dépression…espérant à chaque fois qu’il sera radical ; en vain !

De toutes les façons je suis morte le jour de mes onze ans. Où plus exactement quelque chose est mort en moi ce jour là.

Je sens encore ce liquide couler entre mes jambes et ce sang.

Je n’ai pas crié même quand j’avais mal mais là en voyant cela, je crois que je vais mourir.

Sergio me gifle : « calme- toi, espèce d’idiote ! tu es grande maintenant ».

Il me parle durement comme si j’ai fait quelque chose de mal. Et moi malgré tout, je voudrais qu’il me console.

« Va te laver sans te faire voir ».

Ce soir comme tous les soirs depuis, je suis restée recroquevillée sur moi-même.

J’ai froid…mon corps tremble…je me sens si seule.

La bouteille m’apporte la chaleur et à chaque fois je me promets que ce qui s’est passé ne m’empêchera pas d’être heureuse…demain. Ici ou dans l’  « eau »-delà.

***

Sur 439 femmes (entre 25 et 50 ans) vues aux urgences du CHU de Pointe à pitre (Guadeloupe) en un an suite à une tentative de suicide :

  • 21%  avaient subi des violences sexuelles dans leur enfance et étaient dépendantes de l’alcool,
  • 06% avaient subi des violences sexuelles dans leur enfance mais ne consommaient pas d’alcool,
  • 26% étaient dépendantes à l’alcool et affirmaient ne pas avoir subi de violences sexuelles dans leur enfance.

En analyse de pratique professionnelle, il est essentiel de travailler sur la perception du professionnel.

En addictologie:

  • La dangerosité du produit
  • Le profil de la patiente.

La neutralité bienveillante nécessaire à la prise en soin fait souvent défaut au professionnel.

La dangerosité du produit oblitère l’aspect humain, l’histoire de la patiente et interfère dans l’appréciation du profil.

Je constate que les professionnels se focalisent sur les effets négatifs de l’addiction et s’évertuent à vouloir convaincre la patiente de la nécessité de sortir de la dépendance.

Ils mettent de côté l’aspect protecteur de la prise du produit, la relation établie avec ce produit et le bien-être dans le mal-être qui en définit l’attachement.

D’où la difficulté de s’en extraire :

Accompagner la personne consiste à entendre ce qui est derrière le rapport au produit et ne pas attendre d’elle ce qu’elle ne peut donner.

Notre temps n’est pas le sien.

Son timing lui appartient.

Avec l’analyse de pratique professionnelle, nous restons à son écoute et nous l’amenons à comprendre ce qui l’a conduit à cette pratique.

  • Aucun jugement
  • Aucun à-priori
  • Aucune hégémonie du « moi-soignant ».

Dans mon expertise, j’ai pu entendre que ces femmes dépendantes à l’alcool évoquaient au prime abord la difficulté ponctuelle qui les avait poussées au passage à l’acte, puis abordaient leur consommation d’alcool qu’elles considéraient comme un moyen d’en finir avec la souffrance endurée jour après jour depuis leur enfance ; ensuite, elles pouvaient « livrer leur secret » : les violences sexuelles subies dans leur enfance.

Dans leur propos apparaissaient en majorité :

  • la culpabilité (pourquoi je ne l’ai pas empêché ?),
  • l’injustice (pourquoi moi ?),
  • la dévalorisation (je ne suis rien, je suis sale, vicieuse, mauvaise),
  • le sentiment d’abandon (personne ne m’aime ; personne pour me protéger)
  • le sentiment de rejet (ma mère, ma sœur, mon frère, les autres savaient et ont laissé faire).

Que ce soit autour de l’alcool, des violences sexuelles ou des tentatives de suicide, une chape de plomb s’abat sur le quotidien de la personne car ces sujets demeurent tabous, même de nos jours.

Il est difficile pour une personne qui boit de parler de sa consommation à problème ou de la perte de contrôle de sa consommation ; elle se cache et nie le pouvoir du produit car le problème est ailleurs et l’alcool est juste le moyen de ne pas sombrer plus encore…

Les violences sexuelles subies dans l’enfance laissent des traces indélébiles et le parcours de l’individu reste « tributaire » des faits, du silence ou de l’incompréhension, avec des pics de révolte et de violence tournée vers les autres  et bien souvent vers soi.

Le raptus suicidaire est, selon la majorité des propos relevés, dû au besoin d’annihiler la souffrance avec laquelle la suicidante a fait corps.

Il a souvent été  mis en évidence qu’un nombre important de femmes ayant un problème de consommation d’alcool et/ou de drogues avaient été victimes de violences conjugales, d’inceste, de viol, d’agression sexuelle et physique dans l’enfance.

La dépression peut être un précurseur ou un antécédent de la consommation problématique d’alcool.

Dans les entretiens, les femmes évoquent le traumatisme de l’acte subi dans l’enfance comme un frein à leur évolution tant relationnelle que professionnelle.

 L’existence de violences sexuelles subies dans l’enfance donnent régulièrement naissance à des sentiments de honte et de culpabilité ; d’autant plus si cela est demeuré secret.

Se sentir coupable de quelque chose, c’est reconnaître implicitement que l’on partage avec l’autre un certain nombre de valeurs communes : ce qui a été accompli n’aurait pas dû l’être.

C’est également se sentir responsable de ses actes.

La honte coupe l’individu du reste du monde.

Avoir honte, c’est se sentir étranger à l’autre au point parfois de douter du bien-fondé de son existence.

Faire quelque chose de mal et en avoir honte, confronte l’individu à inscrire cet acte inacceptable dans le récit de son existence sans pour autant que celle-ci ne devienne à son tour inacceptable.

L’analyse de pratique professionnelle permet à l’équipe de mieux comprendre ce qui se joue dans la relation de la patiente au produit et d’avoir les clés pour l’amener à:

  • différencier l’acte de l’acteur. Il faut considérer les circonstances dans lesquelles l’acte a eu lieu,
  • différencier l’individu de son groupe d’appartenance en lui donnant la possibilité de se créer des appartenances nouvelles.
  • connoter positivement la honte afin d’en faire un sentiment structurant et non désintégrateur de lien social.

Avoir honte c’est garder toujours présente à l’esprit l’idée d’un autre « soi » possible.
Ne pas avoir honte, c’est considérer l’inacceptable comme la norme.

Les professionnels peuvent lors des séances d’Analyse des Pratiques Professionnelles exprimer leur incompréhension quand les actes sont éloignés dans le temps et que le comportement de la personne ne semble pas y être lié.

Pourtant, cela peut rester en sommeil pendant certaines phases de l’

existence pour ressurgir avec intensité lors de la puberté, lors d’un « premier » rapport sexuel, à la naissance d’un enfant et provoquer une angoisse violente dont le sujet ne peut révéler l’origine s’il n’a pu auparavant faire état de ce qui lui était arrivé.

Cette angoisse peut entraîner l’apparition ou l’aggravation de troubles du comportement ou de la personnalité.

Ces troubles sont initialement provoqués par les abus : toxicomanie, alcoolisme, anorexie, tentative de suicide, conduites asociales ou encore premiers symptômes psychotiques.

Ne jamais oublier !

 Pour la victime d’abus sexuels, l’univers se divise souvent en deux mondes :

 le monde des « normaux », des gens qui n’ont pas à avoir honte de ce qui leur arrive.
 le monde de ceux qui sont rendus complices d’actes contre nature, ceux à qui « cette chose » est arrivée.

Un article de Gladys Palin
Psychologue et Intervenante en Analyse des Pratiques Professionnelles

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