
La première séance d’analyse de la pratique est avant tout une rencontre. Avant les situations professionnelles, les hypothèses et le travail d’analyse, il y a un premier contact entre un groupe et un intervenant.
Les premières minutes ont leur importance. Les premiers regards aussi.
Certains professionnels arrivent avec de la curiosité. D’autres sont heureux de disposer enfin d’un espace pour parler de leur pratique. Certains peuvent être plus réservés, voire méfiants. D’autres ne savent pas encore très bien ce qu’ils pourront attendre de ces rencontres.
L’intervenant découvre lui aussi un groupe qu’il ne connaît pas encore. Il en découvre peu à peu l’histoire, les habitudes, les relations et le contexte institutionnel.
Rien n’est encore écrit.
Pourtant, quelque chose commence déjà à se construire.
Lors de cette première séance, une situation assez particulière se présente.
Des professionnels sont invités à parler de leur travail devant leurs collègues. Ils le font aussi devant un intervenant qu’ils viennent parfois tout juste de rencontrer.
Or, parler de sa pratique ne consiste pas uniquement à raconter ce que l’on fait.
Cela peut conduire à évoquer une situation dans laquelle aucune réponse satisfaisante n’a été trouvée. Un professionnel peut parler d’un jeune qui le met en difficulté ou d’une famille qu’il ne comprend plus.
Il peut également être question d’une relation compliquée avec un collègue, d’une décision institutionnelle ou d’un sentiment d’impuissance.
Dire « je ne sais pas » devant ses collègues n’est pas toujours facile.
Cette réalité donne une importance particulière à la première séance d’analyse de la pratique. Avant de pouvoir analyser ensemble, encore faut-il que chacun puisse progressivement trouver sa place dans cet espace.
Le cadre occupe naturellement une place importante lors de la première rencontre.
Confidentialité, respect de la parole, absence de jugement, possibilité de s’exprimer ou de rester silencieux : ces repères sont nécessaires au fonctionnement du groupe.
Mais annoncer qu’un espace est sécurisant ne suffit pas à le rendre immédiatement sécurisant.
La confiance ne se décrète pas.
Elle se construit à travers l’expérience que les participants vont faire du dispositif.
Comment une parole différente est-elle accueillie ? Que se passe-t-il lorsqu’un désaccord apparaît ? Quelle place est laissée au silence ? Comment une émotion est-elle reçue ?
Les réponses apportées à ces situations comptent probablement autant que les règles annoncées au début du dispositif.
La première séance d’analyse de la pratique constitue ainsi une première mise à l’épreuve du cadre. Les participants peuvent commencer à vérifier concrètement ce que signifie cet espace qui leur est proposé.
Un groupe professionnel n’est jamais totalement homogène.
Même lorsque les participants exercent le même métier, leurs lectures d’une situation peuvent être très différentes. Travailler dans le même établissement ne signifie pas percevoir les choses de la même façon.
Chacun arrive avec un parcours, des expériences, des valeurs et des représentations du métier. À cela s’ajoutent les réussites, les difficultés rencontrées et l’histoire professionnelle de chacun.
Autrement dit, chaque participant arrive avec sa propre « carte du monde ».
Face à une même situation, l’un pourra percevoir de la provocation. Un autre pourra y voir de l’angoisse.
Un professionnel pourra considérer qu’un jeune cherche à tester le cadre. Son collègue pourra comprendre le même comportement comme une recherche d’attention ou de sécurité.
Qui a raison ?
La question n’est peut-être pas la plus intéressante.
L’analyse de la pratique offre justement la possibilité de mettre ces différentes perceptions au travail.
L’objectif n’est pas nécessairement de parvenir à une lecture commune. Il peut être de découvrir qu’une situation prend un sens différent lorsqu’elle est regardée depuis un autre point de vue.
Cette diversité des perceptions peut apparaître dès la première rencontre.
Elle constitue alors moins un obstacle qu’une matière pour le travail à venir.
La présentation du dispositif occupe souvent une partie de la première séance.
Qu’est-ce que l’analyse de la pratique ? Quel est le rôle de l’intervenant ? Quelles sont les règles ? Que devient la parole déposée dans le groupe ?
Ces explications sont indispensables.
Pourtant, derrière ces questions formelles peuvent s’en cacher d’autres, rarement exprimées aussi directement.
Est-il réellement possible de parler librement ici ?
Peut-on dire que l’on est en difficulté ?
Que devient ce qui est raconté pendant la séance ?
Est-il possible d’être en désaccord avec un collègue ?
Une parole critique sur le fonctionnement institutionnel peut-elle être entendue ?
L’intervenant va-t-il juger les pratiques ou expliquer ce qu’il faudrait faire ?
Ces interrogations peuvent exister sans être formulées.
La première séance d’analyse de la pratique ne peut donc pas se réduire à l’énoncé d’un cadre. Elle constitue également le début d’une expérience collective de ce cadre.
Les premières minutes donnent accès à de nombreux éléments.
Une personne prend spontanément la parole. Une autre reste silencieuse. Certains collègues utilisent beaucoup l’humour. Des regards s’échangent lorsqu’un sujet particulier est évoqué.
La tentation pourrait être d’attribuer immédiatement une signification à ces comportements.
Pourtant, un silence n’est pas nécessairement une résistance. Une personne très présente lors de cette première rencontre n’occupe pas forcément cette place habituellement.
Un participant peu disponible peut simplement sortir d’une journée professionnelle difficile.
Observer n’oblige pas à interpréter.
La première séance d’analyse de la pratique peut aussi être un temps où l’intervenant accepte de ne pas encore savoir.
Cette prudence présente un intérêt particulier. L’un des objectifs du dispositif est précisément de questionner les évidences et les certitudes.
Une première impression reste une première impression.
Une autre difficulté peut apparaître lors de cette première rencontre : vouloir produire immédiatement de l’analyse.
Le silence peut devenir inconfortable. Le groupe peut attendre que l’intervenant prenne les choses en main. L’intervenant peut lui-même souhaiter montrer rapidement l’intérêt du dispositif.
Ce besoin d’aller vite comporte un risque.
Chercher immédiatement une situation à analyser peut laisser peu de place à la rencontre. Multiplier les questions ou proposer trop rapidement des hypothèses peut produire le même effet.
Or, le groupe est encore en train de découvrir le dispositif.
Accepter qu’une première séance soit aussi un temps d’observation et d’ajustement ne signifie pas renoncer au travail.
Cela revient plutôt à considérer que la construction des conditions du travail fait déjà partie du travail.
Un groupe d’analyse de la pratique peut se réunir pendant plusieurs mois, une année et parfois davantage.
Au fil des séances, des situations professionnelles très différentes seront abordées.
Il pourra être question de violence, de séparation, de handicap, de placement, de précarité, de conflit ou d’impuissance.
Mais les séances ne seront pas uniquement consacrées aux difficultés.
Des réussites pourront également être racontées. Des situations autrefois bloquées auront évolué. Des professionnels pourront découvrir qu’ils ne regardent plus une situation de la même manière.
Certaines séances seront particulièrement riches. D’autres seront plus silencieuses.
Certains participants parleront rapidement. D’autres auront besoin de plusieurs rencontres avant de présenter une situation.
Une histoire de groupe va progressivement se construire.
Cette première rencontre n’en constitue que le commencement.
Accorder de l’importance à la première rencontre ne signifie pas considérer que tout s’y joue.
Une première impression peut changer. Une méfiance initiale peut disparaître. Un participant silencieux peut progressivement prendre une place importante dans le groupe.
Rien n’est figé.
Il serait cependant dommage de considérer la première séance d’analyse de la pratique comme une simple étape administrative.
Elle ne sert pas uniquement à présenter le cadre avant de commencer « le vrai travail ».
La rencontre fait déjà partie du travail.
Elle permet aux participants de découvrir l’intervenant. Elle permet à l’intervenant de découvrir le groupe. Elle donne à chacun un premier aperçu de la manière dont la parole pourra circuler.
La confiance viendra ensuite, progressivement, à travers les expériences vécues ensemble.
Dans les métiers du social, du médico-social, de l’éducation ou du soin, la relation humaine occupe une place centrale.
Les professionnels accompagnent quotidiennement des personnes dans des moments parfois complexes de leur existence.
L’analyse de la pratique leur propose précisément de revenir sur ces rencontres et de questionner ce qui s’y joue.
Il semble alors cohérent d’accorder la même attention à la rencontre qui inaugure le dispositif lui-même.
La première séance d’analyse de la pratique ne détermine pas tout ce qui suivra.
Elle ouvre simplement une possibilité.
Celle de construire, séance après séance, un espace où les professionnels pourront questionner leurs pratiques, leurs perceptions et parfois leurs certitudes.
Avant de pouvoir analyser ensemble, il faut peut-être d’abord avoir eu le temps de se rencontrer.
La première séance d’analyse de la pratique constitue un moment particulier dans la construction d’un groupe. Des professionnels sont invités à parler de leurs difficultés devant un intervenant qu’ils connaissent encore peu.
Le cadre est indispensable, mais la confiance ne peut pas être simplement annoncée. Elle se construit progressivement.
Cette première rencontre invite à observer sans interpréter trop vite. Elle demande aussi de respecter la diversité des perceptions et de ne pas précipiter le travail d’analyse.
La rencontre peut ainsi être considérée comme une première étape du travail du groupe.
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