
Pour de nombreux thérapeutes, l’activité en cabinet constitue le cœur du métier. Elle peut toutefois être complétée par une autre pratique : l’animation de groupes d’analyse des pratiques professionnelles dans les entreprises et les institutions, notamment dans le secteur médico-social. Elle ne consiste cependant pas à transposer simplement la thérapie individuelle dans un collectif : elle suppose de comprendre les organisations, de construire un cadre adapté et d’acquérir une posture spécifique d’intervenant en APP.
Intervenir en analyse des pratiques professionnelles permet d’ajouter un second axe de travail, auprès de collectifs confrontés à des situations relationnelles complexes.
Se diversifier ainsi ne se réduit pas à une recherche de chiffre d’affaires. Elle permet aussi de rencontrer d’autres milieux professionnels, de travailler avec des équipes, sortir de l’isolement du cabinet, et d’élargir son expérience des phénomènes de groupe et des contextes institutionnels. Pour certains praticiens, les deux activités se nourrissent mutuellement tout en conservant des cadres et des finalités distincts.
Être thérapeute dans une méthode humaniste ou psychanalyste constitue un socle précieux, mais ne suffit pas à devenir intervenant en analyse des pratiques. En analyse des pratiques, le cadre n’est pas thérapeutique. La demande émane généralement d’une organisation et plusieurs acteurs sont concernés : les participants, la direction, les responsables de service, les ressources humaines ou le financeur.
Une même thématique — par exemple la colère — est donc travaillée différemment par le thérapeute selon le cadre et la finalité de l’accompagnement.
Une cliente consulte parce qu’elle se sent démunie face aux colères de sa fille. Elle parle de sa fille avec une certaine colère elle aussi car elle se sent exaspérée et impuissante. Le thérapeute explore avec elle son histoire personnelle notamment son histoire à la colère et observe que c’est une émotion bien connue aussi dans sa famille d’origine. C’est ce qu’on appelle une émotion “chapeaux” qui cache les autres.
Un Gestalt-thérapeute choisira par exemple de partager la tristesse qu’il ressent à l’évocation de cette situation. Comme s’il était dépositaire d’une tristesse non reconnue par la cliente. Ce partage, ce qu’on appelle l’implication contrôlée du thérapeute en Gestalt, permet à la cliente de prendre conscience que depuis des années, depuis son enfance, elle masque sa tristesse sous la colère. Sa fille dans ces conditions ne peut pas non plus se permettre de montrer, sa tristesse, sa douleur, sa souffrance…
Cette prise de conscience va marquer le début d’un nouveau travail, celui d’apprivoiser petit à petit cette tristesse pour autoriser sa faille à sortir elle aussi de l’unique registre de la colère.
Un éducateur spécialisé présente la colère d’un jeune qu’il a du mal à gérer. À partir d’une scène précise, le groupe examine les réactions du professionnel, sa mission, les réponses déjà tentées, la cohérence de l’équipe et les contraintes institutionnelles. Il ne s’agit pas d’explorer son histoire intime, mais de développer sa compréhension de la situation et ses possibilités d’action professionnelle.
Evidemment nous serons parfois à la limite de son histoire personnelle car le travail va mettre en évidence sa peur de la colère et comment cette peur participe à le rigidifier et donc à amplifier la colère du jeune. Mais là, l’animateur d’APP ne va pas voyager dans l’enfance du professionnel, tout au plus l’inviter à reconnaitre les émotions présentes pour mettre du sens et de la compréhension.
L’intervenant doit savoir analyser la demande, clarifier les attentes, poser les limites de son intervention et distinguer l’APP d’autres dispositifs tels que la régulation d’équipe, le groupe de parole, la supervision, le coaching d’équipe ou le groupe thérapeutique. Il lui faut également tenir compte des enjeux explicites et implicites de l’institution, tout en préservant un espace de parole suffisamment sécurisé pour les participants.
Point de vigilance — L’analyse des pratiques ne consiste ni à faire la thérapie des membres d’une équipe, ni à évaluer leurs performances. Elle vise l’élaboration de situations professionnelles et le développement de la capacité collective à penser l’action.
La Gestalt, qui est ma méthode de prédilection, porte une attention particulière à ce qui se construit dans la relation, ici et maintenant. Elle considère la personne dans son environnement et observe les ajustements qui s’opèrent au contact d’une situation. Cette manière de regarder l’expérience est particulièrement féconde lorsque des professionnels cherchent à comprendre ce qui se rejoue dans leur travail avec un usager, un patient, une famille, un collègue ou une équipe.
Dans un groupe d’APP, l’approche gestaltiste aide à ne pas isoler la difficulté dans une seule personne. Elle invite à explorer la situation dans son ensemble : perceptions, émotions, ressentis corporels, représentations, interactions, contraintes institutionnelles et manière dont chacun participe au phénomène observé.
Exemple 1 — Du professionnel « en difficulté » au champ relationnel. Dans une équipe éducative, une professionnelle se dit démunie face à un adolescent « provocateur ». En décrivant une scène précise, elle remarque qu’elle se raidit et cherche aussitôt à reprendre le contrôle. Le groupe observe comment la tension du jeune et celle de l’adulte s’alimentent. La question se déplace : non plus seulement « que faire de ce jeune ? », mais « comment la relation se construit-elle et quel autre ajustement devient possible ? »
Exemple 2 — Utiliser ce qui se passe dans le groupe. Une équipe médico-sociale évoque une nouvelle procédure institutionnelle. Les échanges s’accélèrent, certains se coupent la parole tandis qu’une personne se retire. L’intervenant attire l’attention sur ce qui apparaît ici et maintenant : agitation, difficulté à s’écouter, sentiment de ne pas avoir de prise. Le groupe reconnaît ce qu’il rejoue face au changement imposé et peut distinguer la contrainte de la marge d’action qu’il lui reste.
Le praticien peut ainsi soutenir la mise en conscience, faire émerger des possibilités d’ajustement et favoriser la restauration du pouvoir d’agir. La parole reste essentielle, mais elle peut être enrichie par l’attention au corps, au mouvement, à l’imaginaire et à la créativité, lorsque ces médiations sont pertinentes et compatibles avec le cadre professionnel.
Le développement d’une activité d’intervenant ne repose pas seulement sur la qualité de l’animation. Avant la première séance, il faut savoir construire et présenter clairement son offre sur la base de la compréhension des enjeux de l’institution. Après et pendant l’intervention, il faut également savoir l’évaluer et rédiger des bilans qui respectent la confidentialité des échanges. Le travail de suivi est donc bien différent de celui d’un client en thérapie.
Au quotidien, le passage d’une posture de thérapeute à intervenant en analyse des pratiques modifie très concrètement les écrits à produire, l’organisation, la posture, les interlocuteurs à prendre en compte et la gestion de l’activité.
Interlocuteurs et demande :
Avant le démarrage
Écrits de travail
Confidentialité
Organisation et gestion
Suivi et bilan
Responsabilité de posture
Une formation professionnalisante du thérapeute gagne donc à articuler trois dimensions : la compréhension du champ institutionnel, l’apprentissage de l’animation des groupes et la mise en œuvre concrète de l’activité. Une étude de faisabilité, un travail de communication et la construction d’une offre à partir d’un cas réel permettent au futur intervenant de ne pas rester au stade de l’intention.
L’APP peut constituer une source de revenus complémentaires pour un thérapeute, mais aucun volume d’activité ne peut être garanti. Le développement dépend du territoire, du réseau professionnel, du positionnement, de la capacité à prospecter et à répondre aux besoins des organisations. Il demande également du temps : nouer des contacts, se faire connaître, répondre à des consultations et construire une réputation.
Cette professionnalisation du thérapeute passe à mon avis par l’acquisition de nouvelles compétences. La diversification devient alors un projet professionnel préparé, compatible avec son identité de thérapeute et respectueux des exigences propres au travail institutionnel.
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