
Une journée d'intervention en Analyse des Pratiques Professionnelles ( APP) n'est pas une séance multipliée par trois. C'est pourtant ainsi qu'elle apparaît sur un planning. Trois créneaux, trois groupes, une même prestation reconduite au fil de la journée.
Dans les faits, l'exercice est d'une autre nature. Il possède son propre rythme. Ce qui se joue dans l'enchaînement des groupes mérite d'être regardé pour lui-même. La disponibilité de l'intervenant en constitue le point central.
Une séance isolée dispose de son propre temps. Elle est précédée d'une préparation et suivie d'une reprise. L'intervenant arrive, anime la séance, puis repart.
Une journée à plusieurs groupes fonctionne autrement. Les séances se succèdent à intervalle court. Une pause sépare parfois les deux premières. Il n'y en a parfois aucune entre les suivantes.
Le temps entre deux groupes se compte alors en minutes. Le temps d'un déplacement dans un couloir. Le temps d'une salle qui se vide et se remplit.
Le dernier groupe de la journée arrive avec les mêmes attentes que le premier. Ses participants ne savent rien de ce qui a précédé. Ils n'ont pas à le savoir.
Ils viennent chercher la même chose. Ils y ont droit de la même manière. Toute la journée tient là-dessus.
Cela se vérifie dans des éléments très concrets. La qualité de l'accueil, la clarté du cadre rappelé, la précision des relances. Rien de tout cela ne peut se dégrader au fil des heures.
Ce passage d'un groupe à l'autre est bref. Je le situe entre trente secondes et une minute.
Il n'a rien de spectaculaire. Il consiste d'abord à laisser derrière soi ce qui vient de se dérouler. Les situations exposées, les mots employés, la dynamique propre au groupe qui sort.
Cette remise à zéro n'est pas un effacement. Elle relève plutôt d'une mise de côté. Ce qui a été travaillé appartient au groupe qui l'a travaillé.
Puis vient un mouvement que je n'avais pas anticipé.
On imaginerait volontiers que l'intervenant se recentre sur lui-même. Qu'il récupère. Qu'il reprenne des forces avant la séance suivante. Que la disponibilité se restaure par un retour à soi.
Mon expérience va dans l'autre sens. Ce qui la restaure, chez moi, c'est le fait de me tourner vers l'autre.
Un regard vers une personne que je ne connais pas encore suffit souvent. Un visage, une posture, une manière de s'installer. En un instant, quelque chose se rétablit.
Ces professionnels sont venus chercher la même chose que les précédents. Ils y ont le même droit.
Ma disponibilité revient par l'attention portée à ceux qui entrent.
Je parle ici de ma propre manière de faire. D'autres trouvent la leur. Certains font le vide, d'autres s'appuient sur la respiration ou sur un bref temps de calme.
Dire que ce mouvement prend trente secondes peut faire sourire. La brièveté du geste ne dit rien de ce qui le rend possible.
Ce temps très court repose sur un travail antérieur. Une préparation mentale, qui suppose de savoir où l'on va. Une préparation technique : le déroulé, les repères de conduite du groupe, les formulations sur lesquelles on peut s'appuyer. Une préparation réflexive, enfin, qui suppose d'avoir déjà pensé sa place et ses limites.
Sans cet appui, il faudrait tout reconstruire à chaque fois. Le temps manquerait.
Rien de tout cela ne se voit de l'extérieur. C'est pourtant ce qui rend la brièveté possible.
Cette économie de moyens ne s'installe pas d'emblée. Je ne l'aurais pas décrite ainsi lors de mes premières interventions.
Elle se construit avec la répétition. Les séances s'accumulent. La pratique se stabilise. Certains gestes deviennent plus sûrs, d'autres se modifient ou se corrigent.
On avance, on ajuste, et l'on s'affirme dans le même temps. Ce mouvement n'est pas propre à l'analyse des pratiques. Il traverse la plupart des métiers d'accompagnement.
La disponibilité de l'intervenant ne dépend pas seulement de lui. L'organisation de la journée y contribue directement. Cette organisation se pense en amont.
Elle se manifeste par des éléments concrets. Une salle identifiée pour accueillir les séances. Des groupes constitués à l'avance lorsque cela est possible. Un ajustement permanent, aussi, car chacun sait que tous ne pourront pas être présents.
Les mots employés en disent long. Une invitation n'est pas une obligation. Cette nuance se retrouve dans le fond comme dans la forme.
Même lorsqu'aucune pause n'est prévue, quelque chose s'organise. Un groupe sort, un autre entre. Cela ressemble un peu au jeu des chaises musicales, sans l'excitation qui l'accompagne. Ici, chacun a sa place et personne n'est éliminé.
La musique n'est pas sonore. Elle est visible. Elle tient au mouvement des personnes qui circulent, s'installent, se placent.
Et c'est cette ronde qui pose les choses.
Ce qui me surprend encore, c'est la manière dont chacun trouve sa place. Un angle de vue, un siège qui convient mieux, un endroit précis de la pièce. Le mouvement se fait sans consigne. Il se fait avec des questions aux autres, parfois avec des préférences dites à voix haute. Personne ne s'installe tout à fait au hasard.
Puis la musique se tait, et la séance commence.
Les contraintes des établissements sont réelles. Les effectifs, les plannings et les nécessités de service imposent leurs limites. Il ne s'agit pas de réclamer des conditions idéales, rarement réunies. Il s'agit de reconnaître la réflexion que chaque configuration a déjà demandée.
L'analyse des pratiques professionnelles est un dispositif tourné vers les équipes. Il paraît cohérent que la disponibilité de celui qui l'anime suive le même mouvement.
Être disponible, dans cet exercice, ne consiste pas à préserver ses ressources. Cela consiste à rester tourné vers l'autre, groupe après groupe, jusqu'au dernier de la journée. La constance se traduit par une présence continue, renouvelée à chaque groupe qui entre. .
Une journée dont les séances s'enchaînent reste ainsi praticable. Elle repose sur quelque chose qui ressemble à un accord, au sens musical du terme. Un contrat existe bien sûr, et il a sa nécessité. Mais ce qui tient la journée se joue ailleurs.
Cet accord réunit trois parties : l'intervenant, les équipes et la direction. Les trois font partie d'un même ensemble.
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