Outil ou support en analyse des pratiques professionnelles : appui ou obstacle ?

Le : 23 / 09 / 26Mathilde VECHAMBRE
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Outil ou support en analyse des pratiques professionnelles : appui ou obstacle ?

La séance commence. Les participants s’installent, échangent quelques mots, puis le silence se fait.

À la question « Qui souhaite apporter une situation aujourd’hui ? », les regards se baissent ou se croisent. Personne ne semble prêt à commencer. L’intervenant pourrait alors être tenté de chercher rapidement un moyen de relancer le groupe : une carte, une image, une question, un objet à choisir… Quelque chose qui permettrait à la parole de circuler.

Mais tout silence appelle-t-il nécessairement un outil ?

Cette question mérite d’être posée en analyse des pratiques professionnelles. L’enrichissement de la boîte à outils ne doit pas faire oublier une vigilance essentielle : disposer d’un outil n’implique pas de l’utiliser systématiquement.

La compétence de l’intervenant ne réside peut-être pas tant dans le nombre de supports qu’il connaît ou possède que dans sa capacité à discerner si le groupe a besoin d’un appui, à quel moment le proposer et quand il est préférable de s’en passer.

Tous les silences ne se ressemblent pas

Un silence peut signifier bien des choses.

Les participants peuvent avoir besoin de temps pour arriver réellement dans la séance. Ils peuvent peiner à repérer, parmi ce qu’ils ont vécu, une situation susceptible d’être partagée. Ils peuvent craindre de trop s’exposer, ne pas savoir par où commencer ou douter de la légitimité de ce qu’ils pourraient apporter.

Lorsque le groupe débute un cycle d’analyse des pratiques, il arrive aussi que ses membres ne sachent pas encore précisément ce qui peut être déposé dans cet espace ni ce que l’on fera ensuite de leur parole.

Dans ces situations, un support peut offrir un point d’appui. Il introduit un léger détour entre la sollicitation de l’intervenant et la réponse attendue. Choisir une carte, réagir à une image ou se saisir d’une proposition peut rendre plus accessible quelque chose qui était encore difficile à identifier ou à formuler.

Mais le silence peut également être un temps d’élaboration. Une situation cherche parfois sa forme avant de pouvoir être racontée. Quelqu’un hésite, rassemble ses idées, mesure ce qu’il souhaite partager. Le groupe lui-même peut avoir besoin d’éprouver cet espace laissé ouvert.

Introduire trop rapidement un outil risquerait alors de remplir un silence qu’il aurait fallu savoir accueillir.

Discerner ce qui se joue suppose de ne pas interpréter trop vite le silence comme un vide, une résistance ou un manque d’implication. Cela demande à l’intervenant de rester présent à ce qui se passe, y compris lorsqu’en apparence rien ne se passe encore.

L’outil comme appui, et non comme passage obligé

Certains groupes trouvent spontanément le chemin du travail. Les participants arrivent avec des situations, s’en saisissent, questionnent leurs pratiques et croisent leurs regards. La parole circule et le groupe a construit ses propres repères.

Dans ce cas, l’introduction d’un support n’apporterait pas nécessairement quelque chose de plus. Elle pourrait même interrompre un mouvement déjà vivant ou donner une forme artificielle à un processus qui se déploie naturellement.

D’autres groupes ont besoin d’un appui, ponctuellement ou pendant une période. La parole reste générale, quelques personnes occupent davantage l’espace, les expériences sont évoquées sans parvenir à devenir des objets de réflexion partagés. Le passage entre ce qui a été vécu et ce qui peut être mis au travail semble difficile.

Une médiation peut alors remplir une fonction de tiers. Elle déplace légèrement le regard, soutient l’expression et permet à chacun d’entrer dans la réflexion à partir de l’endroit où il se trouve.

Elle ne fabrique pas la parole. Elle peut simplement contribuer à créer les conditions qui la rendent possible.

L’outil n’est donc ni indispensable par principe ni incompatible avec un véritable travail d’analyse. Sa valeur dépend de la fonction qu’il remplit dans un groupe donné, à un moment donné.

À qui l’outil est-il utile ?

Lorsqu’un groupe tarde à s’engager, l’intervenant est lui aussi traversé par ce qui se passe. Le silence peut devenir inconfortable. Il peut susciter le doute, donner l’impression que la séance ne démarre pas ou réveiller la crainte de ne pas parvenir à mobiliser le groupe.

Proposer un support permet alors de reprendre la main. Il donne une consigne, organise le temps et produit rapidement de l’activité.

Mais produire de l’activité ne signifie pas nécessairement soutenir un travail d’analyse.

Une question me paraît donc essentielle avant de proposer une médiation :

À qui cet outil est-il utile à cet instant : au groupe ou à l’intervenant ?

Il n’est pas toujours facile de répondre à cette question. Le besoin de l’intervenant et celui du groupe peuvent d’ailleurs se mêler. La vigilance consiste moins à prétendre être totalement dégagé de ses propres mouvements qu’à accepter de les interroger.

Est-ce que je propose cet outil parce que j’ai identifié une fonction précise qu’il pourrait remplir ? Ou parce que je cherche à éviter l’incertitude, le silence ou le sentiment de ne pas savoir où la séance va nous conduire ?

Cette réflexion fait pleinement partie de la posture professionnelle.

Quand l’outil peut devenir contre-productif

Un support peut faciliter l’entrée dans le travail. Il peut aussi, dans certaines circonstances, faire écran.

Il peut être contre-productif s’il interrompt une parole en train d’émerger, s’il donne une tonalité trop légère à un moment chargé ou s’il expose les participants davantage qu’il ne les sécurise. Il peut être vécu comme artificiel, infantilisant ou insuffisamment ajusté à la culture du groupe.

Il peut également rigidifier le déroulement de la séance. L’attention se porte alors sur la consigne à respecter, les cartes à utiliser ou les étapes à suivre, plutôt que sur ce qui émerge réellement entre les participants.

Enfin, la multiplication des supports peut installer une attente de nouveauté permanente : chaque séance devrait comporter une nouvelle proposition, surprendre ou mettre le groupe en mouvement. Or, l’analyse des pratiques n’a pas nécessairement à être animée au sens de « remplie d’activités ». Elle a besoin d’un cadre, d’une présence et d’un processus suffisamment contenant pour permettre l’élaboration.

Une médiation de devient pas pertinente du seul fait qu’elle est agréable, créative ou appréciée. Elle doit rester au service d’une intention professionnelle clairement identifiée.

Une pertinence qui évolue avec le groupe

La pertinence d’un support n’est jamais acquise une fois pour toutes.

Un groupe peut avoir besoin d’une médiation au début de son parcours, le temps de comprendre ce qui lui est proposé et de construire suffisamment de confiance. Peu à peu, les participants identifient plus facilement les situations qu’ils souhaitent partager. Ils savent davantage ce qu’ils peuvent attendre du groupe, osent questionner leurs pratiques et prennent appui les uns sur les autres.

Le support autrefois utile peut alors ne plus être nécessaire.

Sa disparition ne signifie pas qu’il a échoué. Elle peut au contraire indiquer qu’il a rempli sa fonction.

À l’inverse, un groupe habituellement autonome peut traverser une période au cours de laquelle une médiation redevient pertinente : fatigue importante, changement dans la composition de l’équipe, début d’un nouveau cycle, difficulté récurrente à sortir de discours très généraux ou besoin de déplacer un regard devenu figé.

Le discernement ne consiste donc pas à décider qu’un groupe « fonctionne avec des outils » ou « sans outils ». Il demande de rester attentif à son évolution.

Observer le groupe, le moment et l’intention

Choisir de proposer ou non un support relève à la fois de l’observation, de l’expérience, de la connaissance des dynamiques de groupe et de ce que l’intervenant perçoit dans l’ici et maintenant de la séance.

Plusieurs questions peuvent soutenir cette appréciation :

  • Que se passe-t-il dans ce groupe aujourd’hui ?
  • De quoi semble-t-il avoir besoin pour entrer dans le travail ?
  • Quelle fonction précise remplirait l’outil que j’envisage ?
  • Quel degré d’exposition personnelle demande-t-il ?
  • Est-il ajusté au niveau de confiance présent dans le groupe ?
  • Risque-t-il d’orienter, d’interrompre ou d’appauvrir ce qui cherche à émerger ?
  • Suis-je prêt à l’abandonner si la séance prend un autre chemin ?

Il ne s’agit pas d’en faire une grille de décision systématique. Ces questions rappellent surtout que le choix d’un support de médiation ne peut être dissocié du contexte dans lequel il est proposé.

Un même support peut ouvrir un espace de réflexion fécond dans un groupe et rester sans effet dans un autre. Il peut être pertinent à un moment du cycle et déplacé quelques séances plus tard. Sa qualité intrinsèque ne suffit pas : son usage est indissociable de la manière dont l’intervenant l’introduit, accueille ce qu’il fait émerger et sait ensuite s’en détacher.

Des supports au service du processus

Les outils de médiation peuvent répondre à des intentions différentes : faciliter l’entrée dans une séance, explorer les représentations de l’analyse des pratiques, faire émerger une situation ou soutenir un déplacement du regard.

Ils ne constituent cependant ni une méthode applicable à tous les groupes ni un passage obligé. Leur intérêt ne peut être dissocié de l’usage qu’en fait l’intervenant. Celui-ci reste responsable de la manière dont il les choisit, du moment où il les propose et de la place qu’il leur donne.

Il lui appartient également d’observer leurs effets : le support facilite-t-il l’expression ou la contraint-il ? Soutient-il l’élaboration ou détourne-t-il le groupe de ce qui était déjà présent ? Permet-il une mise au travail ou produit-il seulement de l’activité ?

Le support peut ouvrir une porte. Il ne décide ni de ce que le groupe y rencontrera ni du chemin qu’il empruntera ensuite. Dès qu’une parole vivante ou qu’une situation réelle émerge, l’intervenant doit pouvoir s’en détacher et laisser le processus suivre son cours.

Savoir proposer, savoir renoncer, savoir s’effacer

Posséder un outil et choisir de ne pas l’utiliser peut constituer une véritable décision professionnelle.

Cela suppose de renoncer parfois à ce que l’on avait prévu, de faire confiance au processus et d’accepter que la séance ne prenne pas immédiatement une forme identifiable. Cela demande également de savoir interrompre ou délaisser une proposition lorsqu’une parole plus importante apparaît.

La justesse ne consiste peut-être pas à trouver le bon outil pour chaque séance, mais à rester suffisamment attentif au groupe pour savoir quand en proposer un, quand le laisser de côté et quand l’oublier tout à fait…

Crédit photo : Illustration Curated Lifestyle publiée par l'administrateur du site sous licence Unsplash+

Mathilde VECHAMBRE

Un article écrit par Mathilde VECHAMBRE

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