
Une séance d’analyse de la pratique. Une équipe médico-sociale. Je pose une question. Un médecin me répond : « Je ne sais pas. »
Dans son métier, il sait. Pour le service, pour les patients, pour l’équipe. Dire « je ne sais pas » devant ses collègues ressemble presque à une faute.
Et pourtant, à cet instant précis, il ne savait pas. La case était vide.
Un silence s’est installé. Court et un peu gênant. Le genre de silence que l’on pourrait vouloir combler tout de suite.
En analyse de la pratique, le « je ne sais pas » ne ferme pas la réflexion. Il en marque souvent le commencement. Il ouvre un espace de réflexivité professionnelle.
La réflexivité professionnelle consiste à prendre sa propre pratique comme objet de réflexion. Le professionnel examine sa compréhension de la situation. Il observe aussi ce qu’elle provoque chez lui et ce qui oriente son action.
Reconnaître que l’on ne sait pas demande du courage.
Devant les autres, cette phrase expose. Elle contredit une croyance tenace : celle du bon professionnel qui aurait réponse à tout.
Cette croyance commence souvent en formation, où il faut trouver la bonne réponse. Elle se renforce au travail, où l’on attend des résultats.
La posture de celui qui sait s’installe peu à peu.
Alors, on retient son « je ne sais pas ». On comble le silence avec une explication rapide. On propose parfois une solution qui ne nous convainc pas vraiment.
Dire que l’on ne sait pas, c’est accepter de suspendre la réponse. C’est lâcher, un instant, l’exigence de maîtrise.
Cette difficulté prend une couleur particulière dans les métiers de la santé et du social.
Beaucoup de soignants ont choisi leur métier pour prendre soin. Pour soulager et pour guérir.
Ne pas savoir vient alors heurter cet engagement. « Je ne sais pas » peut être entendu comme « je n’ai pas su aider ».
En séance, j’observe souvent cette confusion. Ne pas savoir devient ne pas être à la hauteur.
Pourtant, le soin avance avec une part d’incertitude. Un diagnostic hésite. Il demande des recherches et des observations avant de pouvoir être posé.
Cette part d’inconnu appartient au métier. Elle en est une réalité.
Chez les travailleurs sociaux, la même mécanique est à l’œuvre. Leur métier repose sur l’idée d’aider. D’accompagner vers une issue. De débloquer une situation.
Quand rien ne bouge, « je ne sais pas quoi faire » devient vite « je ne sais pas faire mon travail ».
Ce glissement transforme une difficulté professionnelle en jugement sur soi.
La pression du résultat renforce ce phénomène. Les institutions et les dispositifs attendent des solutions. Souvent dans des délais serrés.
Pourtant, certaines situations résistent. Certaines personnes avancent à leur rythme. Certains dispositifs limitent les possibilités d’action.
Dire que l’on ne sait pas ne trahit pas la mission. C’est plutôt commencer à la regarder avec davantage de lucidité.
Si une séance faisait seulement redire à chacun ce qu’il sait déjà, rien de nouveau n’émergerait.
On aurait simplement refait le tour de la même pièce.
Le « je ne sais pas » permet autre chose. Il indique l’endroit où l’on doit s’arrêter. Celui où l’on regarde la case vide au lieu de la remplir trop vite.
L’analyse de la pratique ne consiste pas à laisser un professionnel sans réponse. Elle explore pourquoi aucune réponse satisfaisante ne s’impose à lui.
Que manque-t-il pour comprendre la situation ? Qu’a-t-il vu ou entendu ? Qu’a-t-il laissé de côté ? Quelles hypothèses a-t-il formulées ? Que provoque cette situation chez lui ?
Ces questions déplacent progressivement le regard.
Le professionnel ne cherche plus seulement ce qu’il devrait faire. Il examine aussi sa manière de comprendre la situation. Il repère ce qui guide ses réactions et ses choix.
Une difficulté vécue devient alors un objet de réflexion. C’est ce mouvement qui nourrit la réflexivité professionnelle.
Quand un professionnel dit « je ne sais pas », de quoi parle-t-il vraiment ?
De la situation qui lui résiste ? D’un manque d’informations ? D’un conflit entre plusieurs options ? Ou de quelque chose que cette situation vient toucher chez lui ?
Une situation professionnelle ne comporte pas toujours une bonne réponse évidente. Elle peut confronter le professionnel à des besoins opposés. Elle peut révéler des injonctions contradictoires, un conflit de valeurs ou une limite institutionnelle.
Elle peut aussi provoquer de l’agacement, de la peur, de la culpabilité ou un sentiment d’impuissance.
Ces réactions donnent des informations sur ce qui se joue dans la relation.
Un jeune peut nous agacer parce qu’il nous rappelle quelqu’un. Une famille peut nous épuiser parce que son histoire fait écho à la nôtre. L’envie de trouver une solution peut aussi nous conduire à agir trop vite.
Le « je ne sais pas » change alors de sens. Il devient : « Je ne sais pas encore ce qui se joue dans cette situation. »
Le professionnel participe à la relation. Sa perception influence ce qu’il comprend et la manière dont il agit.
La réflexivité professionnelle permet de prendre conscience de cette implication. Elle redonne ainsi au professionnel des possibilités de mouvement.
Dans une situation, nous percevons certaines choses. Nous en laissons d’autres de côté sans même le remarquer.
Nous n’avons pas tout vu. Pas tout entendu. Pas tout compris.
Chacun observe depuis son point de vue. Son expérience, son rôle et sa propre carte du monde influencent son regard.
Le groupe voit autrement.
Un collègue relève un détail passé inaperçu. Un autre entend quelque chose qui n’avait pas été nommé. Une question met en lumière une contradiction. Une reformulation permet au professionnel d’entendre autrement son propre récit.
La réflexivité professionnelle se construit aussi grâce à ces regards croisés.
Le groupe ne cherche pas à fournir la bonne réponse. Il aide le professionnel à élargir sa compréhension.
Les participants distinguent les faits des interprétations. Ils interrogent les émotions, les valeurs et les intentions. Ils envisagent d’autres hypothèses.
Les questions comptent souvent davantage que les réponses. Une bonne question déplace le récit. Elle permet de considérer la situation sous un angle nouveau.
Le « je ne sais pas » devient une invitation. Il conduit à chercher avec les autres ce que l’on n’a pas pu voir seul.
Rester devant une case vide ne signifie pas renoncer à agir.
Cela permet de ne pas choisir trop vite une réponse déjà connue. Le temps de réflexion évite de reproduire automatiquement les mêmes façons de faire.
Peu à peu, quelque chose émerge. Un lien qui n’avait pas été établi. Une émotion restée de côté. Une hypothèse différente. Une limite à reconnaître. Une autre posture possible.
Des pistes d’action peuvent apparaître. Mais elles viennent après le travail de compréhension.
La réponse ne vient pas de l’intervenant. Elle se construit grâce au questionnement, aux reformulations et aux regards du groupe.
L’intervenant soutient cette exploration. Il ne remplit pas la case à la place du professionnel. Il l’aide à rester devant assez longtemps.
Un autre regard peut alors émerger.
Le professionnel revient dans la situation avec une compréhension plus large. Il peut ajuster sa posture, reconnaître une limite ou essayer une autre manière d’agir.
La réflexivité professionnelle ne s’oppose donc pas à l’action. Elle permet une action plus consciente et mieux ajustée.
Une équipe qui met ses « je ne sais pas » en commun continue de penser son travail.
Elle ne laisse pas chacun seul face à ce qui résiste. Elle transforme les difficultés rencontrées en matière à réflexion.
L’enjeu n’est pas de supprimer l’incertitude. Dans les métiers de l’humain, elle fera toujours partie du travail. L’enjeu est d’apprendre à travailler avec elle.
Je reviens à ce médecin et à sa case vide.
Son « je ne sais pas » ne disait pas son incompétence. Il marquait le début d’une recherche.
Le groupe n’a pas rempli la case à sa place. Il l’a aidé à rester devant. Puis à envisager la situation autrement.
Cette réflexivité professionnelle permet d’élargir le regard sans nier la complexité du métier.
Alors oui, j’applaudis ce « je ne sais pas ».
Il signale un professionnel qui accepte d’interroger sa pratique. Il montre aussi un groupe qui ne se contente pas de réponses déjà connues.
C’est là que l’analyse de la pratique prend tout son sens. Elle suspend la réponse pour mieux comprendre et ajuster l’action.
Illustration générée par IA (Gemini)