PP et APP - Le projet personnalisé et l’analyse de la pratique

Le : 01 / 09 / 25Jean Pierre ERNST
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PP et APP - Le projet personnalisé et l’analyse de la pratique

Il y a la théorie et puis la pratique. En théorie, ces deux dispositifs  - Projet personnalisé et Analyse des Pratiques Professionnelles - ne relèvent ni de la même origine, ni des mêmes objectifs. En pratique, ayant une longue expérience de l’un et de l’autre, les relations entre ces deux entités sont à la fois inévitables et sujet à réflexion. La tradition usant communément du terme générique car historique « d’analyse des pratiques », convenons pour le moment de l’utiliser. Une révision terriblement simplificatrice s’impose ici pour savoir de quoi il est question.

Les origines de l’analyse des pratiques :

Groupes Balint et APP :

Disons pour aller vite que, conçue dans les années 40 par M. Balint, à partir des groupes du même nom, elle s’appuie sur les théories psychanalytiques et principalement sur les concepts de transfert/contre-transfert, à partir de situations réelles ayant mis le professionnel en difficulté.

Groupes réflexifs :

Donald Schön[1] et Chris Argyris, ont travaillé sur les processus d’apprentissage et le lien théorie/pratique. Cette approche que l’on peut qualifier de praxéologique fait le constat que les formations théoriques sont peu opérantes dans la pratique effective des professionnels. La proposition alternative est donc la « modélisation », c’est-à-dire une réflexion portant, à partir de cas réels, sur « l’organisation subjective des éléments de la situation et donc du cadre ».

Supervision :

La supervision au sens où l’a développé l’approche systémique de Palo Alto propose une réflexion (individuelle, d’équipe, institutionnelle) sur les interactions entre l’usager et son environnement (contexte), entre l’usager et le(s) professionnel(s), et entre ces deux niveaux. Elle se veut un outil de compréhension et surtout de modification de ces interactions.

Le projet personnalisé :

L’évaluation (interne/externe) a instauré, par les lois du 2 janvier 2002 pour les ESMS (établissements sociaux et médicosociaux), l’obligation du projet d’établissement, des contrats de séjour/DIPEC, etc.

Le constat du législateur a été que les établissements de ce type constituaient en quelque sorte et de fait, malgré l’humanité indéniable et la qualité des professionnels, souvent des zones de non-droit.

Les ESMS sont, au sens où l’entend E. Goffman[2], des institutions totales[3] : « lieu de résidence et de travail où un grand nombre d'individus [nommés reclus], placés dans la même situation, coupés du monde extérieur pour une période relativement longue, mènent ensemble une vie recluse dont les modalités sont explicitement et minutieusement réglées ».

  • Relative coupure du monde extérieur ;
  • Tous les besoins sont pris en charge par l'institution ;
  • Mode de fonctionnement bureaucratique ;
  • Contacts entre reclus et surveillants limités ;
  • Changement de la temporalité.

La révolution produite par cette évaluation et son cortège de procédures, indispensables, rappelons-le, pour bénéficier du renouvellement de l’agrément et donc question de vie ou de mort pour lesdits établissements, aura tout de même mis plus de 10 ans avant d’être effective.

Le projet personnalisé de l’usager en est une pièce majeure. La contractualisation avec ceux-ci ou leurs représentants semble la moindre des choses ! C’est un engagement réciproque explicite, semblable au moindre contrat commercial. Bref.

Le PP et l’APP

Les choses ainsi posées, on comprend que les deux dispositifs ont un lien d’emboitement. Le PP dit comment les professionnels aident les usagers et l’APP aide les professionnels à aider les usagers.

Malheureusement, les choses ne se passent pas ainsi sur le terrain. Evaluateur externe expert depuis 15 ans et animateur de groupes d’APP/supervision depuis plus de 30 ans, mon constat est le suivant.

Lorsqu’une situation est évoquée en APP, si je m’informe du PP (Projet personnalisé), je n’ai jamais de réponse claire et son contenu est presque toujours totalement ignoré ;

Chaque établissement a (souvent laborieusement) élaboré une trame de document. Celles-ci s’apparentent en général, soit à une usine à gaz comprenant moult tableaux, objectifs et autres complications au détriment d’un sens suffisamment clair pour faire repère pour l’action, soit à un document du type formulaire « prêt-à-penser », copié-collé généreusement abstrait et applicable indistinctement à n’importe lequel des usagers [4] ; bref, il ne fait plus sens et, de fait, n’est pas le guide pour l’action qu’il était censé être.

La synthèse de tous ces éléments et surtout la pratique de terrain intensive de l’APP/supervision m’amènent à constater que, dans les ESMS, les procédures (contrat d’accueil/DIPEC, PP, projet d’établissement, parfois en plus démarche qualité et son responsable qualité) remplacent progressivement la pensée et le sens de l’action, des actions. Le quotidien, la routine des tâches à accomplir ont perdu leurs fondations. Les professionnels des ESMS, souvent très en demande d’APP/supervision, trouvent là une branche à laquelle s’accrocher pour retrouver un peu de leur motivation professionnelle d’origine. Pourquoi pas ?

Le bilan est cependant un peu lourd, car, par un jeu de dominos, la supervision[5] devient souvent le lieu d’élaboration d’un projet pour l’usager, ce qui n’est pas sa fonction. Conceptuellement, elle devrait être plutôt le lieu de sa déconstruction / reconstruction sur de nouveaux paradigmes, lorsque les résultats ne sont pas à la hauteur de la mission (niveau 2). Il faut bien pour cela que ce projet existe, non pas sur le papier, mais dans l’esprit des professionnels.

Pour ne pas terminer sur un constat aussi pessimiste, je préconise quelques pistes d’amélioration pour le PP :

  • Simplification draconienne de la trame de Projet Personnalisé.
  • Formation de l’animateur de la réunion de PP (et des professionnels) à une méthodologie de projet : observations, hypothèse, stratégie, actions. On pourra s’inspirer par exemple de la roue de Deming.
  • Contrôle de la circulation de la parole.
  • Refus ou a minima déclinaison systématique des termes abstraits en termes et actions concrètes.
  • Bien évidemment, co-construction continue pendant toute la durée de l’accompagnement de l’usager, en ayant le souci de recueillir / faire émerger sa demande et d’en faire le matériau de base du PP.
  • Adopter une règle simple : si l’accompagnement est satisfaisant, on continue, si « ça ne marche pas » on refait le Projet Personnalisé.

Les bénéfices à attendre d’une telle revisite des pratiques sont nombreux. Remotivation des équipes, et donc diminution des absences, arrêts maladie, burn out, et surtout efficience démultipliée du travail au bénéfice des usagers.

En ce qui me concerne, le plaisir retrouvé de faire de la supervision correspondant davantage à sa vocation originelle.

Comparaison synthétique des deux dispositifs :

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[1] The reflective practitioner, 1983
[2] Erving Goffman, sociologue et linguiste américo-canadien, membre éminent de la « 2° école de Chicago »
[3] Ce n’est pas le totalitarisme, ni les institutions disciplinaires selon M. Foucault
[4] Notamment dans le champ du handicap. On peut lire en général les formules suivantes : « développer l’autonomie, maintenir les acquis, etc. »
[5] Les connotations historiques attachées à l’APP impactent lourdement les représentations autour de ce dispositif. Pour m’en démarquer commodément, j’utilise à présent exclusivement et momentanément le terme supervision. L’expression plus générique « groupes réflexifs » me conviendrait également.

Un article écrit par Jean Pierre ERNST

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