
« La situation est un appel ; elle nous cerne ; elle nous propose des solutions, à nous de décider ».
Le conducteur de Groupes d’Analyse des Pratiques Professionnelles que je suis, ne pouvait passer à côté de cette phrase empruntée à J.P. Sartre, (in Théâtre de situations, 1973) par H. CORDIER et C. CHARLIER dans leur ouvrage « Vers une clinique de la situation, l’exprimerie, 2015).
Sans doute d’ailleurs serait-il plus juste de dire que c’est elle qui est venue me chercher et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’elle m’a trouvé !
« Si-tu-a-tion » : le mot est lâché !
La situation, c’est vrai, est omni-présente dans le vocabulaire de l’Analyse des Pratiques Professionnelles.
J’invite moi-même très régulièrement les participants à proposer « une situation vécue ou à venir (qui (se) vit donc déjà) dont (ils) souhaitent parler.
Il apparaît que ce n’est pas toujours chose aisée, loin s’en faut ! Pas simple en effet …
Parler d’une situation ? Oui, peut-être, s'il le faut ! … mais laquelle ?
Et qu’entend-on par situation ? C’est quoi, c’est comment une situation ? Qu’est-ce qui fait situation ? Ça commence et ça finit quand ?
S'agit-il d'un ''moment'' ? d' une ''action'' ? Ou encore d’ un ''évènement'' ? D'un sujet ?
En ce cas, qu’est-ce qui (a) fait événement pour moi : un étonnement ? Une surprise ? Une incompréhension ? Une difficulté ? Un moment de grâce ?
Aurait ce à voir comme le propose Henri MALDINEY , avec « la découverte de ce qui est, quand (mes) prises habituelles (ont été) mises en échec ».
Pour Goffman (1988, 1984) in Le concept de situation : contribution à l’analyse managériale en contexte d’ambiguité et d’incertitude, Benoit Journé et Nathalie Rollet Crozet, Cairn info, 1er février 2011 – la situation s’entend comme « toute zone matérielle en n’importe point de laquelle deux personnes ou plus se trouvent mutuellement à portée de regard et d’oreille ». Pour ce sociologue interactionniste, « la situation se construit dans la relation entre différents auteurs. Elle est d’emblée collective et met en jeu la communication ».
Pour Girin (ibid), "la situation est définie par trois éléments : « des participants, une extension spatiale (le lieu ou les lieux où elle se déroule, les objets physiques qui s'y trouvent), une extension temporelle (un début, une fin, un déroulement, éventuellement une périodicité). »
Bon. Ça se précise mais … pas plus que ça ! Nombre de moments professionnels (ou non) remplissent ces conditions !
Alors, pourquoi parler plus de ‘’ça’’ que d’autre chose !!?? Laquelle / lequel mérite un tel intérêt ? Pour qui ? Pourquoi ? Pour quoi faire ?
On le voit, les occurrences sont nombreuses qui traduisent la complexité et la richesse du sujet.
Parce qu’il est central, nous prenons le temps d’identifier et nommer l’objet-situation soit dans le cadre de notre première séance, soit en lui consacrant un module complet.
Ce précieux travail d’écoute, d’expression des représentations, de clarification par l’explicitation de ce mot-valise (bien pleine la valise, bien pleine!), permet de vérifier que nous parlons bien de la même chose, de rassurer parfois et surtout de confirmer que fait situation tout moment, toute séquence professionnel ici, heureux ou non, qui POUR MOI fait évènement, parce que JE. Tout est donc important, tout compte, qui que je sois, d'où que je parle à partir du moment où le ''CA'' de LA SITUATION compte / à compté suffisamment pour MOI pour que je fasse le choix d'en parler ou non.
Un peu comme ce qui s'est passé pour moi et que j'ai choisi d'exposer dans les premières lignes de cet article.
Il contribue ainsi à rappeler ou repréciser le sens (direction et signification) de notre travail, à favoriser l’engagement des participants dans le processus d’expression des subjectivités, de prise de recul, de co-construction de savoirs nouveaux sur les situations, d’ajustement si besoin des postures professionnelles : quelques uns des objectifs affichés de l’Analyse des Pratiques Professionnelles.
Prendre ce temps, dans ce cadre précis d’intervention, c’est aussi faire le choix de dépasser les fausses évidences pour ne pas reproduire ce qui se passe trop souvent dans les institutions. Trop souvent en effet, malgré les bonnes volontés, le temps manque / n’est pas pris pour nommer, préciser, dessiner, expliciter l’objet qui est sensé officiellement nous réunir, nous rassembler pour ''faire-coopération'' (formations, projets, décisions, choix ..).
Il semble que nous parlons bien de la même chose, que nous nous comprenons, mais bien souvent il n’en est rien : nous nous loupons.