« Que doit-on faire ? » Méthode d'intervention pour structurer une séance d’APP ?

Le : 21 / 09 / 26marvin.gaudino
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« Que doit-on faire ? » Méthode d'intervention pour structurer une séance d’APP ?

« Que doit-on faire alors ? » « C’est quoi la solution ? » J’entends régulièrement ces questions en analyse des pratiques professionnelles. Elles expriment une attente légitime : les professionnels souhaitent trouver une issue à une difficulté. Pour l’intervenant, elles ouvrent aussi une interrogation sur sa propre activité et sa propre méthode d'intervention. Comment accueillir ce besoin de réponse tout en donnant à l’analyse le temps et les appuis nécessaires d’exister ?

Quelques questions permettent d'examiner les choix d’animation et la méthode d'intervention. Les références mobilisées dans l'article soutiennent cette réflexion ; elles ne constituent pas une méthode unique ni un protocole d’APP validé. Juste des pistes de réflexions sur la manière de conduire l’animation et la réflexion en APP…

Qu’avons-nous convenu de travailler ensemble ?

L’APP constitue un espace accompagné où des professionnels reviennent sur leur activité, en examinent les significations et les perceptions et élaborent des possibilités d’ajustement, et ensemble, investissent un sujet. Cet espace engage une démarche de compréhension et de développement professionnel ; elle ne promet pas une solution à chaque difficulté et une uniformisation des pratiques, ni même l'adoption d'une méthode unique pour dépasser des contraintes. Néanmoins, les professionnels peuvent venir en APP avec cette attente. Sachant que l'APP recouvre des modalités diverses de pratiques réflexives et de méthodes (Perrenoud, 2003), le groupe doit clairement savoir et adhérer à la démarche de l'intervenant quant à la méthode pour conduire l'animation du groupe et en garantir les règles de fonctionnement.

Comment aider à décrire ce qui s’est passé ?

Prenons une situation fictive. Une professionnelle rapporte qu’une personne manque plusieurs rendez-vous : « À force de faire des exceptions, on perd notre cadre d’accompagnement. On risque de ne pas pouvoir atteindre les objectifs formalisés entre l’institution, nous équipe et le bénéficiaire. Que doit-on faire ? » Une première démarche consiste à comprendre ce qui se joue pour la professionnelle et à en comprendre les influencent ou les conséquences sur l’activité. Cherche-t-elle à clarifier une règle, imposer un fonctionnement de service au bénéficiaire, à comprendre son irritation ?

L'entretien d’explicitation représente ici une méthode intéressante. Vermersch (1994) offre un repère pour revenir à un moment singulier et décrire le déroulement de l’action, y compris les opérations mentales. L’enjeu est de recueillir un matériau suffisamment précis avant de multiplier les hypothèses. Le récit reste un accès au vécu du professionnel tel qu’il a été perçu, ressenti et vécu ; il ne restitue pas à lui seul tous les faits ni le point de vue des autres protagonistes.

Dans notre exemple, des relances de questions pourraient être : « Que se passe t-il pour vous dans cette situation ? comment le vivez-vous ? comment vous êtes-vous comporté avec le bénéficiaire ? comment le bénéficiaire répond t-il à vos sollicitations ? Qu’avez-vous fait ensuite ? » Ces questions illustrent une orientation descriptive, sans résumer l’entière technicité de l’entretien d’explicitation.

Le travail descriptif permet d’examiner comment le professionnel passe d’un contexte à une situation où une interprétation s’est construite. Il va de fait que l’intervenant doit veiller à ne pas suggérer les réponses qu’il s’attend à entendre. Une fois que ce travail d’identification du réel et de ce que souhaite apporter la professionnel est fait, quelques repères peuvent être utilisés…

Sur quels repères aider le groupe à analyser ?

La description ouvre un travail d’interprétation. Perrenoud (2003) souligne le rôle des savoirs dans l’élargissement des lectures de l’activité, que ce soit pour la professionnelle en question ici ou plus largement pour le groupe de travail. Leur intérêt dépend de ce qu’ils permettent de comprendre dans la situation, et de la possibilité de discuter leur pertinence en ouvrant sur des grilles de réflexion et de compréhension, voire d'identifier des angles morts. L’interprétation de la situation peut se questionner au regard du travail réel, perçu, ressenti et prescrit. Ainsi, il sera question d'identifier des similitudes et différences de perception selon les professionnels, et leur compréhension. Cela permet également d'observer (et faire observer) comment les participants analyse la situation vécue et les conséquences à venir, à la fois pour l'usager, le groupe, le service.

A ce sujet, une même situation peut conduire à réactions différentes. Cela peut dépendre de quelques logiques et de la manière dont les professionnels y adhèrent. Baldelli (2026) distingue des logiques différentes au sein du travail médico-social. Ces travaux sur les chefs de service, montrent qu’ils doivent répondre à au moins trois logiques distinctes : une logique gestionnaire (les ressources et les indicateurs, le projet, la finalité du service), une logique d’accompagnement (la qualité de la relation, le service rendu au bénéficiaire et la personnalisation de l’accompagnement) et une logique professionnelle (le sens, les valeurs du secteur et l’engagement des équipes). Leur utilisation dans notre exemple est un prolongement : chaque position peut chercher à préserver une exigence différente, sans que ces logiques soient nécessairement opposées. Mais bien souvent, elles peuvent entrer en tensions. C'est ici que vient l'idée de l'arbitrage. Mais comment ?

Autre repère intéressant : une lecture organisationnelle. Elle peut faire apparaître des horaires de service difficilement conciliables avec le bénéficiaire, une absence de temps de coordination, des relais inter-professionnels impossibles, des objectifs mal placés ou un projet d’accompagnement personnel à réviser. Quoi qu’il soit, recourir à des repères qui questionne le travail, notamment à travers le concept des RPS et de la QVCT, invitent à examiner le travail et ses conditions de réalisation. Accompagner les pensées, les émotions, et les comportements ne suffit pas à identifier et comprendre d’autres sources possibles et organisationnelles d’une difficulté. L’APP peut contribuer à les rendre visibles, à les questionner, sans remplacer une démarche complète de prévention ou de QVCT. Aménager les horaires peut préserver le lien, tout en engageant la disponibilité de l’équipe et l’accès des autres personnes au service. L’analyse doit considérer les préférences de la personne, les finalités, les moyens et les effets possibles.

Et, quand la situation est analysée au prisme de ses liens avec l'environnement, la méthode d'intervention peut recentrer les discussions sur l'intrapersonnel, à savoir le triptyque : pensées–émotions–comportements.

Le repère pensées–émotions–comportements, en lien avec le modèle cognitif de Beck, peut aider à explorer l’expérience : comment la professionnelle a-t-elle compris l’absence ? Qu’a-t-elle ressenti ? Comment cela s’est-il articulé à sa réponse ? qu’a-t-elle pensé sur le moment ? que pense t-elle actuellement de cette situation ? le triptyque pensées–émotions–comportements est une grille de lecture en psychologie qui permet d’aider à mieux comprendre ce qui se joue pour le professionnel. Il est question d’identifier, comprendre et exprimer ses émotions, ses pensées et les comportements associés. Et, sous-jacent à ce triptyque, d'aborder les questions sur les besoins, les valeurs, les attentes, les motivations et les objectifs.

Pour l’intervenant, une question demeure : qu’est-ce que la méthode d'intervention mobilisée rend visible et qu’est-ce qu’elle risque de masquer ? qu’est-ce que les concepts mobilisés aident à rendre visible et qu’est-ce qu’ils risquent de masquer ? Suis-je en train d’aider les professionnels à modifier leur posture face à une difficulté dont les causes nécessitent aussi une transformation du travail ? Une hypothèse relationnelle, cognitive, comportementale, organisationnelle ou institutionnelle (voire une hypothèse dans chaque strate) doit être confrontée aux éléments disponibles. Et, faire en sorte de rechercher ce qui la soutient, ce qui la fragilise et ce qu’il faudrait vérifier.

Sous l’angle individuel, le triptyque de Beck, les modèles sur l'intelligence et la régulation émotionnelle renseignent sur le fonctionnement individuel. Sous l’angle collectif, les modèles issus de la psychologie sociale (dynamique de groupe, communication, efficacité collective, etc…) renseignent sur le fonctionnement des groupes. Sous l’angle organisationnel, les modèles de psychologie du travail et les concepts tels que les RPS et la QVCT renseignent sur les repères et conditions de travail à investiguer. Sous l’angle institutionnel, les modèles sur la coopétition, la mutualisation, la gouvernance, la performance socio-économique, permettent également de poser une réflexion plus large sur la situation professionnelle qui occupe l'équipe.

Quels repères permettent de discuter les arbitrages ?

Le questionnement éthique, promu par l’ANESM (Agence nationale de l'évaluation et de la qualité des établissements et services sociaux et médico-sociaux, 2010), offre ici un appui au groupe quant à la méthodologie pour une délibération collégiale. L’idée étant de pouvoir chercher la pratique professionnelle la plus juste pour l’usager. Cela dit, deux orientations complémentaires sont à distinguer. Une orientation normative qui examine les références à partir desquelles une pratique est appréciée et valorisée au sein d’un service et d’un établissement. Une orientation réflexive qui interroge la compréhension de l’activité, les présupposés et la pertinence des choix dans une situation. Ces réflexions prennent appuis sur le collectif, sur les professionnels en présence.

La réflexion collégiale participe à ce que l'on nomme la Team Cognition (Evans et al., 2025) c'est à dire le partage de modèle mentaux, l’amélioration de la mémoire transactive et enfin la conscience situationnelle de l'équipe. Ce partage est indispensable pour apprendre à mieux se connaitre en tant qu'équipe, identifier ses fonctionnements, ses ressources et ses points d'amélioration. Cette distinction entre normatif et réflexif est une grille de lecture qui nourrit la réflexion et peut mettre au jour des tensions éthiques et des arbitrages à faire au sein même du groupe. Partager collégialement ces informations, se référer à cette taxonomie, permet de mieux cerner les enjeux dans une situation. Qu'est-ce qui appartient à la règle ? qu'est-ce qui appartient à la réflexion ? Et, comment la règle et la réflexion s'auto-alimentent ?

Dans la situation évoquée, que désigne « notre cadre » quand la professionnelle évoque le fait de le perdre ? Une obligation, un règlement, un engagement discuté avec le bénéficiaire, une recommandation ou une habitude du service ? Ces références n’ont pas le même statut. Les identifier permet de préciser ce qui s’impose, ce qui nécessite une vérification et ce qui peut être discuté voire modifié, avec le groupe de pairs, avec l’institution. Mais, en tant qu’intervenant en APP, dois-je nécessairement conduire le groupe à arbitrer ?

Que permet la séance et que dois-je réexaminer ?

Une séance peut déboucher sur un désaccord mieux compris, une hypothèse à vérifier, une nouvelle posture ou une demande adressée à l’institution. Elle n’a pas toujours à produire un plan d’action. Lorsqu’une évolution est souhaitée, ses conditions de réalisation méritent un travail spécifique, et qui nécessite de comprendre sur quels leviers le changement de comportement repose.

L'ancrage à des repères permet à l'intervenant de solliciter l’introspection et l'analyse du groupe au-delà des perceptions, des représentations, des croyances et des savoirs en présences. Cette méthode d'intervention peut permettre d'amener un certain décalage dans la réflexion en mobilisant des concepts qui éclairent la discussion et ouvre des perspectives nouvelles (fonctionnement d'équipe, communication, clarté des rôle, adhésion aux procédures, réorganisation, etc). Cela dit, une question demeure : ai-je orienté le groupe vers mon explication préférée ? L’apport théorique a-t-il ouvert la réflexion ou l’a-t-elle fermée ? Quelqu’un a-t-il pu le contester ? Avons-nous identifié ce qui dépend des participants et ce qui requiert une décision extérieure ?

Conclusion

La question initiale reste légitime : « que doit-on faire ? ». La méthode d'intervention permet d'ouvrir un champ de réflexion qui contourne le souhait princeps du groupe. Car, le travail de l'intervenant consiste à permettre qu’une situation soit disséquée et mieux comprise. L'utilisation des repères ou des grilles de lectures ouvrent des perspectives de compréhension pour les professionnels, qui apprennent à disséquer et distinguer le réel du perçu et à en discuter les effets.

L'APP est un outil de réflexion fortement conseillé dans les institutions médico-sociales voire imposée légalement pour certaines. Il existe une pluralité des approches d’APP qui permet à chaque groupe d'adhérer, de s'allier et de croire en l'intervention que l'intervenant propose. Dans ce contexte, l'intervenant engage ainsi sa responsabilité : celle d'expliciter ses choix, ses limites et ses effets possibles. Agir en conscience et disposer de repères méthodologiques pour mieux aider le groupe à s'orienter dans le travail.

Références

Perrenoud, P. (2003). L’analyse de pratiques en questions. Cahiers pédagogiques, 416. Texte disponible sur le site de l’Université de Genève.

Vermersch, P. (2016). L’entretien d’explicitation une superbe imprudence méthodologique! Remémoration et explicitation. Recherches qualitatives, 20, 559-579.

Baldelli, B. (2026). La réflexivité managériale en travail social. Enjeux et perspectives pour la formation des cadres du champ social. L’Harmattan. La distinction des trois logiques est reprise d’un extrait de l’ouvrage.

Beck Institute. Understanding CBT. Présentation institutionnelle du modèle cognitif ; cette source ne valide pas son adaptation à l’APP.

Evans, J.C., Evans, M.B. & Lingard, L. Team cognition in healthcare simulation: a framework for deliberate measurement. Adv Simul 10, 12 (2025).

Anesm (2010). Le questionnement éthique dans les établissements et services sociaux et médico-sociaux. Recommandation professionnelle diffusée par la HAS

INRS. Prévenir les risques psychosociaux. Prévention. Repères institutionnels centrés sur le travail et son organisation.

Lecture complémentaire

Boucenna, S., et Chapelle, G. (2023, millésime du numéro). Partager les systèmes normatifs, une ressource pour un accompagnement émancipateur ? Questions Vives, 40. Résumé consulté ; étude qualitative dans l’enseignement.


Crédit: Illustration fournie et publiée par l'auteur qui précise que celle-ci a été créée par IA (ChatGPT).

marvin.gaudino

Un article écrit par marvin.gaudino

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