Quand l'Analyse des Pratiques apprend aux professionnels à mieux aimer

Le : 05 / 12 / 25Yves LUSSON
aimer
Accueil
>
>
Quand l'Analyse des Pratiques apprend aux professionnels à mieux aimer

Dans les secteurs professionnels du social, du médical ou encore de l'éducatif (les secteurs dits de « l'accompagnement humain »), le terme « aimer » demeure relativement tabou. Malgré la propension de ces métiers à mettre en avant « l'empathie », « l'inclusion » ou la « bienveillance », aimer ne vas pas de soi, et pour cause : l'amour est un sentiment profond, authentique, qu'il est impossible de feindre. Or, dans notre société actuelle, qui valorise l'image au détriment de la réalité, l'efficacité au détriment de la qualité, la victimisation au détriment de la responsabilité, la performance individuelle au détriment de la coopération, il existe de moins en moins d'espaces qui permettent d'entretenir et de faire fructifier les véritables liens d'amour.

C'est quoi aimer ?

Que signifie aimer dans le cadre de son travail ? N'est-ce pas cette noble façon d'être qui nous rapproche spontanément et naturellement de l'autre, sans masque, sans faux-self ni faux-semblant ? N'est-ce pas cette force intérieure qui répare la relation autant qu'elle nous répare ?

« L'amour consiste à prendre soin de l'autre, à s'inquiéter de lui, à le respecter et à essayer sans cesse de le connaître davantage », résume parfaitement le philosophe et psychanalyste Erich Fromm dans son célèbre ouvrage L'Art d'aimer (1956, réédité chez Pocket). Pour Charles Rojzman, le fondateur de la thérapie sociale, et son associée Nicole Rothenbühler, dans leur ouvrage Savoir aimer en des temps difficiles (Guy Trédaniel, 2015), « il y a bien sûr toutes sortes d'amour. Les Grecs en évoquaient quatre : Agapè, l'amour divin et inconditionnel, Eros, l'amour physique, Philia, l'amitié, le lien social, Storgé, l'amour familial. Ce que ces formes d'amour ont en commun, c'est l'affection, le plaisir d'être ensemble, l'absence de peur. C'est être dans un contact réel avec l'autre. Le voir tel qu'il est et non tel que nous aimerions qu'il soit. Ne pas vouloir le changer. Na pas avoir peur d'entrer en conflit avec lui. Dans cet amour véritable il n'y a ni ressentiment ni besoin de revanche. »

Pourquoi s'en priver ? Nous avons en chacun de nous le potentiel d'amour. Le problème, c'est qu'il est souvent « empêché », d'autant plus en nos temps troublés. Et pour apprendre à mieux traverser ses empêchements, il faut avant tout apprendre à savoir les reconnaître.

Trois obstacles à aller regarder

L'analyse de la pratique professionnelle est un cadre sécurisé – et donc sécurisant – qui se prête très bien à un tel travail. Une fois installées les conditions de la confiance dans le groupe – qui permet de se parler authentiquement et librement, en sécurité relationnelle -, les participants sont invités à parler des « sentiments négatifs » qui les habitent quand ils sont confrontés à leurs publics « difficiles ».

Il existe trois grands sentiments négatifs qui sont autant d'obstacles à aimer, et pour s'en décoller et s'en détacher – et ainsi libérer l'amour - il est impossible de faire autrement que d'aller les regarder, d'en prendre conscience, et mieux encore, de pouvoir en parler avec les autres.

Premier obstacle à aimer : la peur inconsciente

Le sentiment le plus répandu est parfois le moins évident à reconnaître ; c'est LA PEUR INCONSCIENTE. Si, par exemple, un jeune en difficulté menace de frapper un éducateur, alors ce dernier est sur ses gardes et c'est heureux, mais il n'a pas forcément conscience de l'inquiétude qui l'a envahi d'être lui-même maltraité, de se « prendre un coup » par surprise. Autre exemple, si une personne en situation de dépendance menace d'injurier son auxiliaire de vie ou son aide à domicile, ou lui reproche tout et n'importe quoi, cette dernière n'a pas forcément conscience de l'appréhension qui l'a envahie d'être elle-même humiliée ou culpabilisée.

Or, les craintes, les méfiances, les inquiétudes, les doutes, les soupçons, les appréhensions, si les professionnels n'apprennent pas à les accueillir dans toutes leurs réalités et leurs subtilités émotionnelles, alors ces sentiments feront écran à leur confiance, et donc à leurs possibilités d'aimer. Une relation de peur réciproque entre l'accompagnant et l'accompagné - la peur est le sentiment le plus contagieux qui soit - va alors s'instaurer, qui risquera de dégénérer. Et le lien, si précieux, va fatalement se dégrader, ou même carrément se couper. A l'inverse, un travail d'accueil, de reconnaissance et de formulation de ses peurs dans un espace d'analyse des pratiques (avant de pouvoir le faire dans sa relation de soi avec soi) s'avère très bénéfique. Il permet d'apprendre à mieux regarder en face les dangers réels qui réveillent telle ou telle peur, et ainsi de mieux identifier les besoins permettant de prévenir lesdits dangers ou de s'en protéger - besoin de sécurité ? D'information ? De reconnaissance ? Autant de besoins auxquels les professionnels, soutenus et aidés par leurs collègues, pourront chercher ensemble à répondre... facilitant ainsi au final la restauration de leurs liens de confiance et d'amour avec le temps.

Deuxième obstacle à aimer : le mépris

Un sentiment moins répandu, mais reconnaissable avec un peu de sincérité, c'est le MEPRIS. Lui aussi fait bien évidemment barrage aux capacités d'aimer des professionnels. Et il est bien souvent inconscient, et involontaire. Mépriser son bénéficiaire, c'est le rabaisser sans s'en rendre compte, le stigmatiser, se moquer de lui – même gentiment -, ou l'humilier subtilement, par des brimades par exemple, ou des infantilisations. Nous avons en chacun de nous des capacités à mépriser. Et nous avons appris à nous en servir. Or, le mépris, il ne sert à rien de nous « forcer » à nous l'interdire, à le chasser par la grande porte – parce qu'on en a souvent honte -, car il reviendra bien souvent par la fenêtre ! Non, pour pouvoir surmonter son mépris, il faut pouvoir apprendre à contacter son courage et son humilité de l'accueillir et de le reconnaître, et ensuite se demander :

Qu'est-ce que je vois chez cette personne que je méprise et que j'ai du mal à voir en moi ? Sa vulnérabilité ? Sa tristesse ? Sa colère ? Ses fragilités ? Ses médiocrités ? Sa sensibilité ?

C'est en apprenant à mieux accueillir tout ce qui finalement fait de chacun de nous un être humain que nous pouvons contacter notre amour inconditionnel de nous-mêmes, dans notre commune humanité, forcément bancale et imparfaite. C'est ainsi que, petit à petit, et ensemble, il devient possible de nous détacher vraiment de notre mépris de l'autre... et de libérer notre amour pour lui.

Troisième obstacle à aimer : la haine

Enfin, ce sentiment plus fort et qui fait clairement obstacle à notre capacité d'aimer, c'est bien sûr LA HAINE. Elle peut prendre différentes formes, mais elle se traduit toujours par une envie – ou un besoin - d'être violent, et/ou de déshumaniser l'autre. Une personne qui nous plonge dans notre haine vient souvent nous chercher dans nos blessures anciennes, elle ranime nos souvenirs enfouis, ceux des violences que nous avons nous-mêmes subies et qui nous ont fait souffrir. Si bien que nous sommes alors tentés de « sortir de nous-mêmes », tel Hulk, le célèbre personnage de comics américains, qui gonfle, devient vert et déchire ses chemises avant de commettre l'irréparable. Nul besoin ici de s'allonger sur un divan. La haine a ses raisons. Et l'Analyse des Pratiques n'est pas une séance de psychanalyse. Mais pour un professionnel de l'accompagnement, le simple fait de reconnaître la haine qui l'habite, aidés pour cela par la compassion de ses collègues (on a tous eu la haine à un moment ou à un autre), cette haine qui l'empêche d'aimer en le renvoyant à ses blessures du passé et à ses « transferts », est libérateur. Cela l'aide à s'en décoller, à apprendre à la transformer en colère saine et, si nécessaire, en sain « conflit ». Et de laisser à nouveau sa chance à l'amour.

C'est ainsi que l'Analyse des Pratiques apprend aux professionnels à mieux se connaître. Et à mieux aimer.

Crédit photo : Yves Lusson - Juillet 2024

Yves LUSSON

Un article écrit par Yves LUSSON

Sommaire de l'article
Chargement en cours...

Réseau N°1 de
699 Prestataires

Prestataires à la une

Apparaissez à la une !

+ de 30 Livres à découvrir

Ne ratez aucune info & ressource !

crossmenuchevron-leftchevron-right
Contact Exit AO

Vous ne trouvez pas ce que vous souhaitez !

Avec plus de 700 intervenants/superviseurs/formateurs et plus de 1 000 publications nous pouvons vous aider

Une question, une recherche... Nous revenons vers vous rapidement

0 sur 200 max mots
Accord RGPD