
L’Analyse des pratiques est un espace privilégié pour poser et résoudre ce qui met en difficulté les professionnels dans l’exercice de leur mission. Elle nécessite un engagement fort des participants : être prêts à être accompagnés, regarder ses réactions spontanées, accepter de se montrer dans sa vulnérabilité, de poser ce que l’on ne comprend pas, ce sur quoi on bute.
L’Analyse des pratiques demande aussi un engagement fort de l’animateur.
Elle exige de construire une certaine confiance dans le groupe et dans l’autorité de l’intervenant, sans quoi le travail reste superficiel voire artificiel.
Les intervenants formés en Thérapie Sociale mettent une attention particulière à la construction de cette confiance grâce à une posture qui sera décrite ici et un processus - articulant sans cesse l’individu et le groupe - qui favorise l’intelligence collective. Ces éléments font de l’intervention en Thérapie Sociale une approche particulièrement pertinente et puissante dans un espace d’Analyse des pratiques.
L’intervention en Thérapie Sociale vise à créer les conditions de la coopération en rapport avec un objectif précis. En Analyse des pratiques, elle soutient et stimule les liens et coopérations entre tous :
Dans sa préparation, sa posture et sa pratique, il est le premier facilitateur de cette coopération et il a appris à :
Cette posture spécifique de l'animateur formé en Thérapie Sociale consiste à s’accepter dans son imperfection et dans la totalité de sa personne. Elle permet d’une part … « aux participants de faire l’expérience d’une autorité faillible et, d’autre part, d’apprendre ainsi à s’accepter eux-mêmes avec leurs points forts et leurs points faibles »[1].
Ni expert dans les problèmes exposés, ni apporteur de solutions, l’intervenant en Thérapie Sociale va accompagner les personnes à répondre à leurs questions et leurs enjeux, grâce à un processus balisé par les étapes suivantes, qui se répète d’une séance à l’autre selon les besoins :
L’intervenant en Thérapie Sociale se présente de façon singulière, dit ce qui le fait être là, non pas seulement dans ses compétences ou qualifications, mais aussi dans ses envies, ses expériences sensibles et sensées. Il parle alors de son rapport aux groupes, aux publics et comment ceux-ci ont influencé sa vie professionnelle et l’ont amené à l’intervention en Thérapie Sociale ; soit en nommant certaines de ses expériences significatives, soit en prenant appui sur celles-ci dans sa posture.
L’intervenant en Thérapie Sociale présente également l’enjeu qu’il met dans l’Analyse des pratiques, sa motivation à accompagner ce groupe en particulier, puis décline sa proposition pédagogique, avec suffisamment de détermination et bienveillance.
Il termine enfin par la présentation de trois principes/règles de travail en Analyse des pratiques qui visent à garantir une confiance suffisante pour participer et s’engager :
Lorsqu’il estime sa présentation suffisante, il s’intéresse aux personnes et leur demande de réagir, y compris à propos des règles, sur 3 registres :
L’intervenant accompagne alors l’expression des participants sur ces trois niveaux, qui peuvent se présenter tels qu’attendus, mais aussi sous forme de questions, de remarques, de convictions, d’inconforts, …
A travers cette étape, l’intervenant en Thérapie Sociale s’intéresse aux gens, les découvre et entend leurs réactions positives et négatives. Il aide les participants à diminuer leurs craintes et les soutient à se montrer tels qu’ils sont avec les pensées qui les traversent. En reconnaissant et clarifiant les appréhensions, les réticences, les doutes de chacun, un espace commence à se construire avec moins de peurs du jugement ou du rejet, permettant à chacun d’être motivé - voire remotivé - par le travail proposé pour aboutir à un contrat de groupe spécifique, réaliste et stimulant.
Ce début de confiance entre l’animateur et les participants peut paraître suffisant. Mais des peurs, des préjugés séparent encore les personnes. Pour susciter la confiance entre les participants, l’animateur organise des rencontres entre les gens pour leur permettre de se parler plus d’eux, de leurs craintes, inquiétudes, besoins… Ces échanges permettent de réhumaniser les autres et d’abaisser la vision « dangereuse » que l’on peut en avoir.
L’intervenant amène les participants à se rencontrer 2 par 2 entre : personnes ayant exprimé des points de vue différents lors du premier tour de table, celles qui semblent peu se connaître, celles qui ont évoqué des attentes qui paraissent opposées… Ces rencontres se réalisent spécifiquement sur le plan émotionnel, « réveillant ainsi le sentiment de fraternité »[2]. Elles se multiplient autant que nécessaire pour aider les participants à abaisser leurs peurs, déconstruire leurs préjugés, créer des rapprochements et des découvertes de l’autre… Ces rencontres sont indispensables pour la constitution du groupe.
Une fois le groupe constitué, l’intervenant peut partir de l’expression de besoins directement exprimés par les participants et/ou peut proposer un exercice qui fera émerger et problématiser un thème, fil conducteur de la séance.
Ce besoin peut être de l’ordre d’une problématique individuelle d’un professionnel ou d’un questionnement plus collectif. Quoi qu’il en soit, l’intervenant veille à la fin de la séance à questionner chaque participant sur ce qu’il a compris du travail et des échanges, ce qui a pu faire écho chez lui, de façon à articuler la dimension individuelle et collective, toujours très intriquées dans les pratiques professionnelles.
La Thérapie Sociale repère que dans tout collectif, 4 types de besoins sociaux sont toujours à l’œuvre :
La constitution du groupe renforce la confiance entre les participants. Ils sont alors plus libres de décrire la situation, ce en quoi ils la subissent, ce qui les empêche, ce qui vient les mettre en difficulté. Grâce aux questionnements et reformulations de l’intervenant et des autres membres du groupe, le professionnel va exprimer ce dont il est victime. Même si cette posture de victime est « une posture paralysante […] qui entraîne la passivité et l’incapacité de changer le cours des choses »[3], en écoutant la difficulté des participants et en les questionnant, en leur permettant de s’interroger entre eux…, d’autres horizons s’ouvrent qui prennent en compte la complexité de la situation présentée.
Progressivement, les professionnels vont regarder ce qu’ils font, comment ils le font, ce que cela produit sur eux, sur l’autre, sur l’équipe… On passe alors à l’étape de responsabilisation. «Face à un problème, le premier réflexe humain est de se positionner soit en victime soit en observateur distribuant les rôles des “gentils“ et des “mauvais“ »[3]. C’est en prenant conscience de cette part de responsabilité que les professionnels vont voir sur quoi ils peuvent agir pour sortir de l’impuissance. Regarder ce qu’ils font, ce que cela produit… leur permet de redevenir acteurs de la situation et donc d’identifier les leviers de changement qu’ils peuvent activer et trouver leurs solutions. Le rôle du groupe est ici très important, car c’est à travers ses questions, ses retours, ses visions de la situation qu’il va permettre aux professionnels des prises de conscience.
C’est par la répétition de ce passage de victimisation à responsabilisation tout au long du cycle d’Analyse des pratiques que le groupe entre véritablement dans une coopération qui permet à chacun de contribuer à l’évolution des situations bloquées.
Grâce à tout ce processus, chaque professionnel prend conscience de ce qui est en jeu pour lui, dans ses relations au public et envisage, à partir de là, d’autres façons d’agir, d’accompagner, d’intervenir et de réussir dans sa réalité.
Ce processus aide chacun et le groupe à :
Tout cela participe de la qualité de vie au travail.
Pour obtenir ces effets et ces apports pour les professionnels, les équipes, les publics et l’institution, certaines conditions doivent être réunies. En amont, le commanditaire et l’intervenant en Thérapie Sociale doivent dialoguer de celles-ci :
Ce rythme et cette durée donnent la possibilité :
Si les séances sont plus espacées ou sont programmées sur une durée plus courte, il s’agira pour l’Intervenant en Thérapie Sociale d’une aide ponctuelle à laquelle il peut répondre, mais qui n’entrera pas dans un dispositif d’Analyse des pratiques tel que présenté ici.
Si des antagonismes trop forts existent dans l’équipe et gênent voire empêchent le travail centré sur les pratiques, l’intervenant en Thérapie Sociale, proposera de faire évoluer le dispositif vers un travail de régulation d’équipe (qui peut être le préalable nécessaire à un dispositif d’Analyse des pratiques).
Au début des années 1980 et au fil de sa pratique, Charles Rojzman fait plusieurs découvertes qui lui permettent de développer cette “approche transdisciplinaire [qui] ne peut être réduite ni à une méthode d’intervention, ni à une démarche de psychothérapie, ni à une branche de la psychologie clinique ou de la psychosociologie. Au contraire, elle repose sur une vision résolument transdisciplinaire avec pour objectif principal de comprendre et de transformer les phénomènes de violence à tous les niveaux de la vie humaine et sociale »[1].
En transformant la violence par le conflit, la Thérapie sociale « agit sur plusieurs niveaux à la fois : thérapie du lien social, éducation à la vie démocratique et dispositif d’intelligence collective. Elle permet d’intégrer dans l’action la réalité dans toute sa complexité, que ce soit dans la vie sociale, politique, citoyenne, personnelle ou professionnelle »[1].
Aujourd’hui, la Thérapie sociale intervient dans tous les domaines où la qualité de la relation aux autres est en jeu : espaces publics, villes, quartiers, associations, monde de l’entreprise et la vie de tout un chacun.
Aujourd’hui, la Thérapie sociale TST® (Transformative Social Thérapie) est une marque déposée, appartenant à l’Ecole Internationale de Thérapie Sociale qui forme et supervise les professionnels intervenants.
Co-rédactrice - Pascale HAUET, Intervenante en Thérapie sociale - 06 62 04 22 69 | pascalehauet@icloud.com
Co-rédacteur - Jérome VOISIN, Intervenant en Thérapie sociale - 06 11 29 67 65 | icare.dijon@yahoo.fr
[1] Charles Rojzman, Igor et Nicole Rothenbühler, La Thérapie Sociale, Chronique Sociale, 2015.
[2] Rojzman C., Bien vivre avec les autres, Larousse, 2009.
[3] Rojzman C., « Sortir de la violence par le conflit. Une Thérapie sociale pour apprendre à vivre ensemble », La Découverte, 2008.