
Ce texte tente d’éclairer la construction de l’identité du superviseur, en mettant en lumière l’importance du parcours professionnel, de la formation continue et de l’analyse de sa pratique. Il revient sur la démarche personnelle et engagée nécessaire pour devenir superviseur, ainsi que les compétences et expériences requises afin d’accompagner efficacement les équipes pour améliorer l’accompagnement des publics. A travers un cheminement, sont illustrés les enjeux et la signification de ce métier, cet art subtil toujours sur le fil, sur la nécessaire remise en question, la transmission, et la responsabilité inhérente à la fonction.
L’occasion m’a été donnée lors d’un forum sur « L’art délicat de la supervision » de réfléchir à la construction de l’identité du superviseur, au cheminement qui, du fait de notre expérience professionnelle, nous conduit un jour à embrasser un nouveau métier à part entière. Dès lors, quel processus de construction ou d’évolution professionnelle cela vient dire de nous ? Comment devient-on superviseur ? Comment naviguer tel un funambule dans cet art délicat ?
Voilà bien des questions complexes à laquelle chacun-e aura bien entendu son avis du fait de sa place, sa trajectoire, son histoire, ses raisons propres. Il convient néanmoins de tenter d’apporter quelques éléments réflexifs à mettre en débat.
Il sera en premier lieu abordé la question de notre identité et des parcours singuliers qui peuvent amener à évoluer professionnellement à accompagner les équipes et institutions. Puis, seront évoqués des nécessaires prérequis à l’exercice de la supervision avant d’éclairer la posture du superviseur par la relation de confiance confronté aux différents paradoxes temporels, sollicitant les concepts de Chronos et de Kairos. Enfin, notre regard sera éveillé sur cet art délicat de la supervision, ce métier de funambule.
Qui sommes-nous ? d’où venons-nous ? Croisant les expériences professionnelles à celles de collègues superviseur ou de formation, il est possible, même si le point de vue s’avère subjectif, d’en tirer quelques traits communs.
Avant tout, il convient d’avancer qu’entrer en formation pour évoluer sur un métier, devenir et être superviseur, est une démarche tout sauf anodine. Cette démarche est signifiante : cela correspond à un processus de développement professionnel tout au long de la vie dans un souhait d’évolution aux raisons multiples. C’est une démarche engageante qui nécessite d’avoir réfléchi au contexte organisationnel, professionnel, économique et familial. Entrer ainsi en formation à l’analyse des pratiques professionnelles, à la supervision, se doit d’être une démarche pleine de sens et en cohérence avec son parcours.
Pour comprendre une telle démarche, il faut amener, brièvement, quelques éléments d’histoire professionnelle qui peut être, résonneront.
Choisir d’exercer le métier d’éducateur spécialisé, il y a maintenant plus d’une vingtaine d’années, était par choix éclairé. C’était un choix, une conviction, de se tenir auprès des plus fragilisés de notre société, d’accompagner dans une relation d’aide les personnes les plus vulnérables et/ ou en difficultés. De garder l’Homme au centre des préoccupations sociales. De grands mots certes. Une finalité. Cette finalité ne m’a jamais quittée et c’est toujours le sens que je poursuis aujourd’hui, au travers mes activités professionnelles dont celle de superviseur d’équipe et d’analyse des pratiques professionnelles.
C’est presque naturellement, arpentant les « corridors du quotidien » (Fustier, 1997), éprouvant la praxis, que le goût de la formation, de la transmission, de l’analyse du travail s’est fait sentir. Dans le souhait de comprendre et d’analyser celui-ci dans l’intérêt des publics, des formations ont régulièrement été suivies, à toutes fins de formation et de certification pour enfin, la temporalité étant sans doute venue, être formé à la pratique systémique résolutive de la supervision d’équipe et à l’analyse des pratiques professionnelles, activité que j’exerce aujourd’hui. C’est dans cette activité également que les choix de départ se trouvent intacts : il s’agit d’accompagner les équipes en vue d’améliorer les accompagnements des publics.
Se former à l’âge adulte, en tant que professionnel de la relation d’aide, bouscule. Cela nécessite de se remettre en question, de se déplacer. On parle de construction de l’identité du superviseur ? Pour cela, il aura fallu reparcourir le chemin, déconstruire, travailler les résonnances, en vue de grandir vers un autre métier.
Se construire pour devenir superviseur demande ainsi une certaine expérience de travail dans le champ de l’accompagnement, des prérequis et de l’expérience. On ne s’improvise pas superviseur, il y a beaucoup de responsabilité, il faut avoir des connaissances et de l’expérience professionnelle, être aguerri, être ancré, au-delà d’un schéma de formation proposé.
En tant que superviseur, nous sommes à côté des équipes dans une relation d’aide et d’accompagnement. C’est aussi avec cet ex-métier d’éducateur qu’est fait le parallèle et qui construit une identité présente. Cette relation d’aide et d’accompagnement est à mettre à profit des équipes.
En cela, qu’est-ce que la relation d’aide et d’accompagnement en tant qu’acte thérapeutique, parce que l’on est bien dans une relation d’aide et d’accompagnement avec les équipes, ce qui fait parallèle avec les métiers de l’action sociale : l’identité du superviseur se construit aussi dans le rapport à cette relation d’aide et d’accompagnement, dans le sens du « care », du « prendre soin de », en lien avec une éthique et une déontologie.
L’accompagnement est une notion, une posture, une façon de faire et d’être qui est au cœur des métiers, des identités de tout travailleur social-thérapeute, du fait de la proximité à l'autre que nos métiers impliquent.
L'accompagnement de l'autre, de celui qui souffre, des équipes, qui dépend, qui a besoin d'une personne pour subvenir à ses besoins (fondamentaux), nécessite des valeurs et des savoir-faire. Une identité se construit. Sur un fil…
Comment accompagner dans le respect du rythme des équipes et sans intrusion, sans intruser, tout en étant suffisamment proche pour pouvoir éprouver de l'empathie ? C’est une démarche péripatéticienne de se tenir à côté des équipes, à un moment donné, cadré, rythmé et de cheminer ensemble, d’être avec, de faire avec, de faire partie. Les mots que l’on utilise ont un sens, ils induisent une attitude, une manière d'être ou de faire. C’est pourquoi l'accompagnement véhicule une éthique : celle d'être à côté tout en faisant partie mais sans faire à la place de l'autre. Il s’agit d’observations, d’écoute active (Rogers, 1957), de constater les besoins mais aussi et surtout les compétences afin de capitaliser sur celles-ci et de concilier les différentes temporalités à l’œuvre : celle de l’institution, de l’usager, du professionnel.
Le superviseur, dans son identité, dans ce qu’il est, se situe à mon sens comme une sorte de médiateur entre le sujet et son environnement, dans le respect et l'écoute de l'autre tout en sachant qu'il doit parfois poser des limites. L’accompagnant, le superviseur doit être suffisamment présent pour devenir significatif et suffisamment distancié pour ne pas imposer sa direction. Sur un fil…
Parce qu'accompagner ne veut pas dire diriger. L'accompagnement, le temps de la supervision constitue un espace : celui de la rencontre, du partage qui vise l'appropriation par l’équipe, dans sa dynamique de groupe, de sa peau groupale (Kaes, 1976, Anzieu, 1975), de son espace psychique, social et relationnel. Il s’agit alors d’être à ses côtés, de s'ajuster, de faire attention aux fantasmes de toute-puissance de l'accompagnant. Il faut ainsi être attentif à ses actes et à ses paroles. Sur un fil…
Accompagner, c'est aussi donner, proposer, laisser prendre, veiller, encourager dans un processus interactif, dans une relation de proximité. C'est mobiliser les ressources de l’équipe et moduler notre accompagnement en fonction des aptitudes et des compétences de l’équipe ou du protagoniste du jour. Il s'agit d'être adapté, ajusté, il n'y a donc pas d'accompagnement « type » ou de recette magique même s’il nous arrive de sortir de notre chapeau magique quelques « fulgurances ». Ce qui implique par ailleurs une juste proximité avec l’équipe. Sur un fil…
S’il était nécessaire de réfléchir à la notion d'accompagnement, il convient maintenant de définir ce que l'on nomme la relation d'aide, particulièrement.
La relation d'aide est le support de tout superviseur. Cette relation suppose de s'interroger sur notre façon d'être, sur la qualité de la relation, sur notre propre état intérieur personnel, sur notre capacité d'être en empathie, sur l'absence de tout jugement ou de préjugés et sur notre capacité à établir une relation dans un contexte de confiance. L’humilité et la remise en question, aussi.
En réalité, la relation d'aide se construit travers 3 principes fondamentaux : le respect de soi-même, le respect d'autrui, et la capacité d'assumer la responsabilité de ses actes.
Cette relation d'aide et d'accompagnement s’apprend certes en formation mais s'éprouve en arpentant le terrain, par la praxis, dans une démarche d'approche, d'accroche, d'accompagnement (AAA). C’est un apprivoisement mutuel avec les équipes qui nécessite, dans la construction de l’identité du superviseur, éthique et déontologie. Toujours sur le fil…
Il y a, en tant que superviseur, le nécessaire respect de valeurs morales. A cet égard, Il est indispensable que le superviseur ait un positionnement éthique. Un grand mot mais un mot indispensable. L’éthique est cette invitation au questionnement qui va au-delà de la morale et qui protège les droits des êtres humains. L'éthique, c'est cette réflexion sur la bonne manière d'agir dans les situations parfois complexes. Elle invite à prendre du recul, à confronter ses points de vue, à se demander : qu'est-ce qui est juste, respectueux et bien pour la personne accompagnée, quelle est ma position dans ma rencontre avec la personne accompagnée ?
En outre, il s’agit de respect de principes éthiques tels que la bienfaisance, la non-malfaisance, l’autonomie, la justice sociale.
La déontologie, du grec "deontos", qui signifie "il faut, il convient, il est nécessaire, ce qui doit être, ce qu’il faut » est l'ensemble des règles et des devoirs qui régissent une profession. C’est ce code moral appliquée à un champ professionnel, l’ensemble de règles et de devoirs qui régissent l’exercice de sa profession : secret et discrétion professionnelle, discernement, impartialité...C’est un gage de professionnalisme, de légitimité. Se doter d’un code de déontologie, d’une charte déontologique permet de surcroît la reconnaissance d’un métier à part entière.
Aux côtés de ces nécessaires réflexions sur les notions d’accompagnement, de relation d’aide, d’éthique et déontologie dans notre construction, 4 piliers du superviseur, ou 4 qualités fondamentales (Perrone, Doumit-Naufal, 2019) nous permettent une boussole, une posture professionnelle dans notre accompagnement des équipes, dans notre socle identitaire, en terme « d’identification à », ou à l’appartenance identitaire à un courant de pensée ou de formation.
Comme énoncé, la fonction d’intervenant en APP-supervision ne peut pas s’improviser, au risque de provoquer des effets indésirables. Il s’agit de se former à une pratique thérapeutique et donc à une méthodologie d’intervention. Cela apparait des plus important afin d’accompagner avec le plus d’efficience possible les équipes. En s’appuyant sur le livre Provoquer le changement, la méthode stratégique résolutive de Reynaldo Perrone et Yara Doumit-Naufal (2019), les 4 piliers qui ancrent l’intervenant dans sa pratique et auprès des équipes sont donc visiblement essentiels à retenir. Et permettent un ancrage, toujours sur le fil…
La notion d’autorité, tout d’abord, qui représente la somme de l’expérience et de la connaissance, pose notre compétence, notre autorisation à pratiquer et à intervenir. L’expérience professionnelle et les connaissances cumulées permettent d’assoir une partie des compétences de l’intervenant. Mais cela n’est pas suffisant.
En effet, cette notion d’autorité doit à mon avis être subordonnée à celle de la légitimité. La formation et la certification nous donne le droit à exercer une pratique. Ce qui signifie que la formation est essentielle pour s’engager dans l’accompagnement thérapeutique : il est primordial d’apprendre de nouvelles fonctions et d’être certifié – au niveau législatif, loi- afin d’apparaitre comme capable et juste auprès des équipes et commandée par une institution.
Cependant, cet exercice professionnel nous confère du pouvoir, au sens d’être un acteur de changement, voire de provoquer celui-ci, d’avoir capacité d’influence. Cette notion du pouvoir nous confère la possibilité d’améliorer les pratiques des équipes en vu d’améliorer les accompagnements des publics. Il faut se méfier de notre impact et de la place que l’on occupe : ayons un recul salutaire sur notre place, notre posture, de l’humilité et de l’éthique.
Enfin, le pouvoir ne va pas sans la responsabilité, et inversement. Il y a là un grand mot. Nous sommes en responsabilité auprès des équipes à la demande d’une institution, à laquelle nous ne sommes pas subordonnés certes, mais qui nous commande d’intervenir. La responsabilité, c’est assumer ses actes, ses paroles et être capable de reconnaitre ses erreurs, de tendre vers l’exemplarité.
Ainsi, ces 4 piliers apparaissent comme des fondations très importantes d’une identité, pour permettre aussi d’incarner la fonction d’intervenant, dans une posture professionnelle distancée, comme il est important de poser un cadre d’intervention.
Être superviseur ne s’improvise donc pas, la formation est importante et nécessaire, tout comme comprendre que la relation aux équipes prend du temps. Un temps pour fonder la relation de confiance et provoquer le changement. Ce qui peut être en tension. Sur un fil…
Selon Maquet et Doumit-Naufal (2025), les temporalités propres aux équipes et différemment aux usagers se heurtent souvent aux contraintes institutionnelles, fondées sur des logiques administratives, budgétaires et organisationnelles. Des logiques temporelles semblent parfois opposées. Dans notre cas, il s’agira d’évoquer :
Ces différentes temporalités provoquent des tensions auxquelles le superviseur est aussi confronté : il doit créer le lien de confiance, accompagner sans brusquer, provoquer le changement pour rendre efficace son intervention, en fonction de la demande du client.
Pour appréhender ces tensions, les notions de Chronos et de Kairos, issues de la mythologie grecque, offrent un cadre d’analyse pertinent (Maquet, Doumit-Naufal, 2025)
Le Chronos est ce temps chronologique qui ordonne les événements dans une succession logique, où passé, présent et futur s’enchaînent de manière continue. Cette métaphore du temps, en institution, sous-tend un modèle bureaucratique et managérial basé sur l’optimisation et la maîtrise. Il s’agit de le penser comme :
Forcément, cela aggrave la pression sur les professionnels et compacte le temps disponible pour élaborer des solutions réellement adaptées aux usagers.
Mais le temps humain demeure essentiel dans l’accompagnement, ce que rappelle la notion de Kairos.
Le Kairos est l’instant décisif, qualitatif, où la décision peut tout transformer. Celui qui ne se mesure pas en durée mais en justesse d’action. En supervision, ce temps de l’opportunité s’observe et se joue lorsque le professionnel ou l’équipe est prêt(e) au changement. Le changement ne peut être imposé, il doit survenir au moment où la personne est réceptive pour apporter une information significative. Les trajectoires des professionnels, des équipes ne suivent pas un développement linéaire, mais reposent sur des moments de basculement. L’accompagnement du superviseur repose alors sur sa capacité à identifier ces instants et à les saisir avec tact et justesse.
L’accompagnement des équipes devient alors une équation complexe entre la nécessité d’agir rapidement pour amener du changement, ce pourquoi il est attendu, et le respect du rythme propre à chaque équipe et à chaque professionnel dans cet dite équipe. Sur le fil…
Pour terminer cette réflexion sur la construction de l’identité du superviseur, Il serait souligné qu’être superviseur, construire sa propre identité, au-delà de notre propre parcours professionnel et trajectoire de vie, de la nécessaire formation à la relation d’aide et d’accompagnement accompagné d’éthique et de déontologie, de piliers centraux et de rapport aux différentes temporalités ; est donc un métier de funambule. C’est un art délicat en perpétuel mouvement, un ajustement et une formation continue.
A l’image de la slackline, sport d'équilibre s'inspirant du funambulisme et des exercices de corde molle du cirque, le superviseur avance dans une périlleuse épreuve d’équilibre. Il doit avoir l’expérience du terrain, apprendre les fondamentaux d’une nouvelle discipline, savoir tenir son équilibre, s’ancrer et commencer par de petits pas, avant de progresser, de réaliser d’autres figures plus techniques et monter en compétence. Sur le fil…
A cette fin, la prise de recul et l’intervision entre pairs s’avèrent indispensable. Savoir assumer ses erreurs, se remettre en question, être humble semblent également constituer des qualités primordiales. Enfin, il conviendrait de savoir ajuster sa pratique et de se former de façon continue pour répondre aux différents enjeux et évolutions institutionnelles : politiques/ publics/ équipes. L’identité est toujours en évolution.
Pour conclure sans conclure sur le sujet de la construction de l’identité du superviseur, un pas de côté est tenté ici tant il est des livres ou des citations qui accompagne au long court de la vie. En livre de chevet, Le petit Prince (Saint Exupéry, 1943) est une boussole qui a accompagné mon métier d’éducateur et qui continue de baliser aujourd’hui mon métier de superviseur.
Ainsi, s’il nous faut « exiger de chacun ce que chacun peut donner » (« Tu te jugeras donc toi-même, lui répondit le roi. C’est le plus difficile. Il est bien plus difficile de se juger soi-même que de juger autrui. »), il nous faut reconnaitre par ailleurs que l’ « on ne connaît que les choses qu’on apprivoise. » (« Qu’est-ce que signifie « apprivoiser » ? C’est une chose trop oubliée, dit le renard. Ça signifie « créer des liens… »), et en cela, en être responsable (« Tu es responsable de ce que tu as apprivoisé. »), car "C'est le temps que tu as perdu pour ta rose qui fait ta rose si importante".
Fustier Paul, Les corridors du quotidien : la relation d'accompagnement dans les établissements spécialisés pour enfants, PUL, 1997.
Rogers Carl, L’écoute active, ACP Pratique et recherche n° 34, 1957
Anzieu Didier, Le groupe et l'inconscient, L'imaginaire groupal– 3e édition, 2002
Kaës René, Les Théories psychanalytiques du groupe, que sais-je, 2001
Perrone R., Doumit-Naufal Y., Provoquer le changement, ESF, 2019
Maquet L., Doumit-Naufal Y., Les paradoxes temporels du travail social : concilier l’efficacité de l’organisation et le rythme de l’usager, Revue française de service social n°297, 2025
De Saint-Exupéry Antoine, Le petit prince, Reynal & Hitchcock, 1943
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