
Dans beaucoup de collectifs, dont les goupes d'analyse des pratiques, une phrase revient souvent :
« On fait avec. »
Elle est dite calmement. Parfois avec humour.
Elle ne ressemble pas à une plainte.
Pourtant, elle dit quelque chose d’important sur le travail réel.
Cette expression renvoie souvent à un phénomène discret : la sur-adaptation.
Sur-adaptation ?
Dans tous les métiers, l’adaptation est nécessaire.
Aucune procédure ne prévoit tout.
Les professionnels ajustent en permanence leurs actions.
Ils interprètent, ils arbitrent, ils improvisent parfois.
C’est une compétence.
C’est aussi ce qui fait la richesse du métier.
La sur-adaptation apparaît quand cet ajustement n’est plus ponctuel.
Quand il devient constant.
Quand l’écart entre ce qui est prévu et ce qui est possible se répète.
Ce qui devait être exceptionnel devient ordinaire.
Le professionnel ne s’adapte plus à une situation.
Il s’adapte à une forme de "déséquilibre durable."
Le langage change.
On ne dit plus « on s’adapte ».
On dit « on fait avec ».
Ce glissement il montre un déplacement.
La sur-adaptation est souvent liée à une question de qualité.
Pour les professionnels de terrain, la qualité renvoie à des choses simples :
Pour l’institution, la qualité peut aussi prendre d’autres formes :
Ces deux visions ne sont pas opposées par nature.
Le problème apparaît quand elles ne se rencontrent plus.
Les professionnels continuent alors à produire de la qualité…
mais dans des conditions qui l’empêche de s’exprimer pleinement.
La qualité n’est pas absente.
Elle est empêchée.
Empêchée par le manque de temps.
Par l’empilement des demandes.
Par des arbitrages invisibles.
Par des priorités qui se superposent.
Ce sont des contraintes qui pèsent sur le travail et qui réduit les marges.
La sur-adaptation n’est pas un défaut.
C’est d’abord une stratégie de protection.
Elle permet :
Elle s’appuie souvent sur des ressources collectives :
Ces mécanismes montrent une grande intelligence professionnelle.
Mais ils ont un coût.
Quand la sur-adaptation devient permanente, les décisions se déplacent vers l’ombre.
Les professionnels portent seuls des choix qui devraient être discutés collectivement.
La charge mentale augmente.
L’écart entre l’idéal du métier et le quotidien elles se creuse sans bruit.
La sur-adaptation ne demande pas immédiatement une solution.
Elle demande d’abord une mise en mots.
Nommer ne signifie pas dénoncer.
Nommer permet de distinguer :
Quand un professionnel dit « on travaille en qualité dégradée » (il fallait l'entendre cette expression! Etonnante !) et que le groupe rit ou applaudit (cela aussi, il fallait l'entendre pour être surpris comme je l'étais), ce n’est pas du cynisme.
C’est souvent un soulagement.
Un mot vient d’être partagé.
La tension devient pensable.
C’est des moments où le collectif il respire un peu.
Les Groupes d’Analyse des Pratiques n’apportent pas de solution immédiate.
Ils ne régulent pas l’organisation.
Ils ne distribuent pas de consignes.
Ils offrent un espace pour penser le travail réel.
Un espace où les silences peuvent exister.
Un espace où l’on peut dire ce qui se vit sans être jugé.
Ils permettent de rendre visibles des mécanismes qui, sinon, resteraient individuels et silencieux.
Le risque principal n’est pas la sur-adaptation en elle-même.
Le risque est quand elle devient normale, elle cesse d’être interrogée.
Le travail continue.
Le sens diminue.
L’usure s’installe doucement.
Maintenir la pensée vivante ne signifie pas s’opposer en permanence.
Cela signifie préserver des espaces où l’on peut réfléchir ensemble au travail tel qu’il se fait réellement.
Là où l’on fait avec, le GAPP permet de faire sens.