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Analyse de sa pratique et Identité professionnelle

Analyser sa pratique pour (re)construire son identité professionnelle

[L]’énonciation (…) rend possible la reconquête d’un quotidien où le sujet trouve à dire une place, sa place, dans le dialogue avec l’autre. Marc Glady, 1996

C’est dans l’action, et sans doute plus particulièrement dans et par l’interaction que s’élabore l’identité. Même si elle est ancrée dans l’histoire personnelle et sociale de chaque individu, celle-ci ne peut être envisagée comme acquise et immuable (Dubar, 2000 ; Kaufmann, 2004). Elle évolue et se construit au jour le jour et notamment dans l’échange avec autrui. L’analyse des interactions verbales de participants à des sessions d’analyse de pratiques montre l’identité qu’ils mettent en acte est travaillée par la(les) situation(s) qu’ils évoquent, par leur propre subjectivité, mais aussi par l’influence qu’ont les propos et les actes de leurs interlocuteurs au cours des échanges. Le sujet énonce sa place, montre de lui-même, se parle à travers ce qu’il dit ; il concède une place à l’autre, le reconnaît (ou non), vit l’altérité à laquelle il est confronté au plus profond de lui-même (Marro-Pautier, 2010). Dans les groupes d’analyse de pratiques les professionnels sont réunis pour parler de leur quotidien de travail, pour décrire les situations complexes et parfois problématiques qu’ils rencontrent, pour relater leurs relations avec les usagers, avec leurs collègues, avec leur hiérarchie, avec les instances partenaires. Ils évoquent leurs ressentis, leurs difficultés, mais aussi leurs réussites, leurs découvertes… Tout ceci, ils le partagent pour trouver des solutions, pour construire de nouvelles manières de faire et d’être, pour changer et évoluer.

Identité et Profession

L’identité professionnelle se greffe à l’identité du sujet. Elle est individuelle et collective :

  • individuelle parce que, à la base, elle s’attache à la subjectivité de l’individu, à sa vie, sa liberté, ses choix
  • collective parce qu’elle fait référence à son appartenance à un groupe qui le conduit à une socialisation professionnelle.

Avoir le sentiment d’être un professionnel dans un domaine déterminé découle de l’identification que l’individu opère vis-à-vis d’un groupe de pairs qui a le même objet de travail que lui, les mêmes préoccupations par rapport à cet objet de travail et des outils en commun pour agir sur cet objet. Devenir ou être professionnel, c’est acquérir ou posséder un ensemble de compétences et d’outils, mais aussi intégrer ou défendre tout un ensemble « de valeurs, de normes et de règles qui structurent la perception, les sentiments et les comportements [des] membres » du groupe professionnel (Marc, 2005). L’individu doit accepter de remettre en cause son identité personnelle, d’adhérer à l’initiation proposée par la culture professionnelle et, enfin, de se convertir à « une nouvelle conception de soi et du monde, bref, à une nouvelle identité » (Hugues, 1958). Acquérir une identité professionnelle relève d’un processus de double-transaction (Dubar, 2000) où s’entrecroisent plusieurs dimensions. Si l’identité professionnelle s’attache principalement à un sentiment collectif (identité pour autrui), elle est néanmoins aussi personnelle (identité pour soi). Elle inscrit le sujet dans un collectif qui le reconnaît et qui l’inclut dans son projet.

 
Identité pour soi
Identité pour autrui
Reconnaissance identitaire
Image de soi Identité d’appartenance
Identité attribuée
Projet identitaire
Projet de soi Identité de référence
Identité assignée
Barbier J.-M., 1996, « Formation et dynamiques identitaires », in É ducation Permanente, n°128, p.16

L’individu doit asseoir une position constituée d’un compromis entre « ce qu’il est » (image de soi / identité d’appartenance), « ce qu’il souhaite devenir » (projet de soi) et « ce qu’on lui demande d’être » (identité assignée). La culture professionnelle, à laquelle il est confronté, est, à différents degrés et avec plus ou moins d’intensité, vécue comme quelque chose d’étranger (identité attribuée). Et si l’individu estime que ce vers quoi il tend (identité de référence) en vaut la peine, il mettra en place des stratégies lui permettant d’agir et de se laisser porter par le courant de cette nouvelle identité proposée. Un professionnel bien intégré dans son milieu de travail, vivant son activité dans un cadre bien structuré et bien équilibré, n’aura pas trop à faire face à toutes les contradictions induites par ces transactions identitaires. Les tensions vécues entre une « identité héritée » et une « identité visée », d’une part, et une « identité attribuée » et une « identité incorporée », d’autre part n’aboutissent pas toujours à des concordances ni d’un point de vue subjectif (interne), ni d’un point de vue objectif (externe). Elles peuvent mettre à mal.

Pensée, langage, interactions verbales et identité en acte

Lev Vygotski explique la relation qu’ont entre eux la pensée et le langage : « La pensée et la parole ne sont pas liées entre elles par une relation originelle. Cette relation apparaît, se modifie et prend de l’importance au cours de leur développement même ». Par là il souligne que c’est « en se transformant en langage, [que] la pensée se réorganise et se modifie. Elle ne s’exprime pas mais elle se réalise dans le mot » (1997). La pensée, selon Yves Clot, se réalise dans le mot, mais la pensée modifie aussi le langage. La pensée langagière se développe au travers de nos expériences et dans l’interaction avec les autres. Le « processus vivant de la naissance de la pensée dans le mot » s’accompagne de « celui du devenir du mot dans l’échange entre les hommes et en chacun d’eux » (1999). Le sens du mot prend vie dans l’action, dans la situation. L’identité est le produit de la pensée discursive de l’individu avec lui-même et avec les autres. Elle se réalise dans la rencontre et un fonctionnement dialectique entre la pensée « à soi » et la pensée « de l’autre » par la biais de la parole. Être confronté aux autres, nous amène tous à reconsidérer nos idées, notre réflexion, nos conceptions, nos valeurs. Dans l’échange, chaque individu opère une négociation intrasubjective entre ce qu’il est et ce que les autres (et au-delà la société) lui renvoient. Il a intériorisé, déjà depuis l’enfance, le double jeu que constitue en chacun l’appropriation d’une entité reconnue comme « soi » et l’extériorisation de vécus par rapport à « l’autre » qui est la base des identifications. Ce serait à la fois dans une opposition, dans une distinction d’avec l’autre et dans la similarité, dans la mêmeté que le sujet constitue son identité. Pour Paul Ricoeur, il y a l’identité-idem et l’identité-ipsé ou l’identité « du soi » et l’identité « de son autre ». L’altérité est impliquée « à un degré si intime que l’une ne se laisse pas penser sans l’autre, que l’une passe plutôt dans l’autre » (1990). Cette perspective interactionniste met en évidence le rôle important que l’autre a dans notre développement psychique. L’individu ne peut acquérir de conscience subjective qu’au travers des interactions sociales et des expériences qu’il a avec son environnement humain. « Le soi » (l’identité) ne peut se construire sans « l’esprit » (la conscience de soi) acquis dans et par l’interaction avec « la société » (les autres) (Mead, 2006). Que se joue-t-il dans les interactions entre les participants d’une session d’analyse de pratique ? Que se combine-t-il entre leur intersubjectivité et leurs intrasubjectivités ? Comment peut évoluer la dynamique identitaire de chacun d’entre eux ? Ce n’est qu’en considérant que la parole produit une action sur autrui (sa valeur perlocutoire) que l’on peut envisager des transformations et la construction de l’individu dans ses échanges avec les autres. « Dire, c’est sans doute transmettre à autrui certaines informations sur l’univers de référence, mais c’est aussi faire, c’est-à-dire tenter d’influencer autrui et de transformer le contexte interlocutif » (Kerbrat-Orecchioni, 2006). La parole est une forme d’action. John Searle (1972) explique que lorsqu’un individu s’adresse à un autre, il a toujours la volonté consciente ou inconsciente de produire un effet sur lui. Au delà de l’information qu’il veut transmettre il souhaite influencer sa pensée et son comportement. Les différentes dimensions de l’acte de langage (la mise en forme de la pensée, la force avec laquelle la parole est adressée, l’effet produit sur l’auditeur) conditionnent sa réussite ou son échec dans l’action recherchée sur l’interlocuteur. Selon Yves Clot (1999), les actes de langage n’ont pas tous les mêmes résultats ou conséquences. Il faut considérer que pour les partenaires d’une interaction, les mots n’ont pas forcément le même sens et dépendent largement du contexte dans lequel ils sont énoncés et de leur interprétation par les interlocuteurs. La signification des mots se développe par prolifération dans la vie concrète et s’enrichit grâce à la spécialisation des contextes où ils se situent. Les énoncés n’auront donc pas toujours l’effet escompté. D’un individu à l’autre, les mots n’ayant pas tous exactement le même sens, le but visé par celui qui parle n’aura pas forcément l’impact recherché sur celui qui entend cette parole. Dans le cadre d’un échange de paroles, il faut également prendre en compte le degré d’effort de coopération des différents membres. Tout un ensemble de rituels dit « confirmatifs » (échanges de regards, position du corps, marqueurs verbaux captateurs, reformulations, augmentation de l’intensité vocale…) vont jouer un rôle essentiel pour signifier aux personnes qu’ils sont (ou non) des interlocuteurs valables dans la continuité de l’échange. Une synchronisation interactionnelle se met en place entre les locuteurs qui vont savoir, de façon inconsciente, prendre la parole au moment même où l’autre termine son allocution. Une inter-synchronisation vocale (imitations, empathies vocales, phénomènes d’écho…) et des identifications émotionnelles participent, elles aussi, au maintien de l’échange. Ces compétences communicatives sont implicites (Kerbrat-Orecchionni, 2006), elles s’acquièrent et se développent depuis la petite enfance, mais elles peuvent également être contrariées et se dégrader dans des moments difficiles de crise, de maladie ou de vieillissement. Les autres facteurs qui peuvent influencer une interaction sont le cadre spatio-temporel où elle se déroule et le nombre et la nature des participants. Quand il y a plusieurs individus il est nécessaire de se pencher sur les rôles qu’occupent ceux-ci (modérateur, pragmatique, conciliateur, provocateur, etc.). On peut aussi prendre en considération la place prise par l’individu dans l’interaction de dominant ou de dominé, le but poursuivi dans les échanges, la forme qu’ils prennent (familière, cérémoniale, intime, etc.), la durée, le rythme, le contenu. Plus le nombre de participants augmente, « plus le fonctionnement de l’interaction se complique, en ce qui concerne l’alternance des prises de parole, la structuration de l’interaction, le fonctionnement des maximes conversationnelles (…), ainsi que les différents rôles dont peuvent s’affubler les parties en présence » (ibid., 2006). « Tout au long d’un échange communicatif quelconque, les différents participants, que l’on dira donc « interactants », exercent les uns sur les autres un réseaux d’influences mutuelles – parler, c’est échanger, et c’est changer en échangeant » (ibid., 2006). Pour le professionnel qui participe à une session d’analyse de pratiquesc’est dans l’interaction et dans l’instant qu’est convoquée sciemment ou malgré lui son identité. Ceci répond à des objectifs portés par le contenu de l’échange ou par la relation occasionnée par la situation. L’identité qu’il met en acte joue un rôle fondamental dans son développement professionnel. En exprimant son identité dans l’intersubjectivité, l’individu se confronte au regard et à la parole de l’autre pour intérioriser ce que les contextes de son cadre de travail lui offrent comme possibilités d’identification. « Les personnes qui se parlent et qui se regardent créent un espace co-construit » (Vinatier, 2002) où la parole qui est mise en acte fait état des buts visés, des intentionnalités et des représentations qu’elles se font de leur activité. Cela va leur permettre de conceptualiser la situation, de la reconsidérer et de « conduire [leur] action et [leur] activité de la manière la plus pertinente possible » (Vergnaud, 2007). « Le langage médiatise les activités, les interactions et les relations entre les personnes. Il permet à chaque individu de participer à l’édification collective de règles de fonctionnement, mais il permet aussi à la personne de se positionner de manière individuelle par sa capacité d’action » (Vinatier, 2002).

Analyse de pratiques et pouvoir d’agir

Si l’on considère la construction identitaire comme une construction de sens, une mise en représentations des différents paramètres de la vie tels que l’histoire de l’individu, ses activités, ses projets, l’image de soi qui en résulte doit pouvoir lui procurer un sentiment d’unité et de continuité (Barbier, 2006). Affecté par trop de paramètres difficiles, problématiques, conflictuels, le sujet ne peut plus produire seul la cohérence cognitive et affective nécessaire à une évaluation positive de lui-même par lui-même. Sans cette évaluation positive, il peut être très rapidement privé de ressources pour agir et mener son activité à bien. Les émotions et les affects ressentis lors des problèmes rencontrés peuvent mettre à mal la dynamique identitaire (Kaddouri, 2006). En ne se transformant pas, en ne migrant pas vers une conceptualisation de sentiments objectivés, les émotions négatives persistent. La nondialectique entre affect et intellect inhibe l’action du sujet et lui fait vivre une expérience où il peut rester prisonnier d’un état psychique perturbé, voire pathologique. Son pouvoir d’agir s’en trouve considérablement réduit (Clot, 2008). L’analyse de pratiques peut aider à restaurer ce pouvoir d’agir. En s’impliquant personnellement et professionnellement dans un échange entre pairs, les professionnels peuvent réfléchir dans et sur l’action qui est rapportée au groupe par le groupe. Dans l’interaction, les interlocuteurs mettent à disposition leurs représentations de la situation mais également d’eux-mêmes. Aidés par l’animateur, ils peuvent progresser par une séries d’étapes où ils vont résoudre les différents écueils rencontrés au cours de l’échange. Ils vont produire du sens là où, parfois, il n’y en avait plus. Ce processus en spirale (on ne peut le considérer comme linéaire) est caractérisé par la mise en place de différentes phases d’appréciation, d’action et de réévaluation permettant de clarifier la situation (Schon, 1990). Ils vont se servir de leurs expériences comme base de comparaison, vont construire de nouvelles hypothèses. Au cours des échanges, ils vont entre-apercevoir d’autres possibilités, d’autres issues; ils vont changer de perspectives et pouvoir faire de nouvelles propositions. Ce travail s’accompagne, pour chacun des participants, d’un remaniement identitaire. Chacun d’entre-eux va tenter de redonner cohérence et cohésion à sa propre dynamique identitaire à travers son inscription dans une identité collective qui se co-construit. La dialectique qui se crée entre les identités de chaque membre du groupe et la négociation qui en résulte, apportent aux uns comme aux autres, de nombreux éléments de connaissances autant d’un point de vue conceptuel que relationnel. Apprendre d’autrui en échangeant et apprendre à échanger avec autrui, c’est aussi construire sa pensée en échangeant. En prenant conscience que notre identité habite, avec tous ces paramètres, nos interactions avec autrui, que le sens des choses ou sur les choses que nous souhaitons partager est teinté de nos propres représentations, que l’identité des autres nous traverse et nous influence, peut être pouvons-nous reconsidérer notre implication dans la participation aux groupes d’analyse de pratique ? C’est aussi en acceptant de prendre ce risque que nous avons une chance de pouvoir construire ou reconstruire à plusieurs un cadre de travail où l’activité, médiatisée par les échanges, a toutes les chances d’être nourrit et enrichit. (Re)Devenir créatif c’est finalement retrouver le goût d’un « travail bien fait, celui dans lequel on peut se reconnaître individuellement et collectivement » et où on « y construit ses instruments et s’y reconstruit non pas en vivant simplement dans son monde mais en produisant un monde pour vivre » (Clot, 2008).

Bibliographie

  • BARBIER J.-M., 1996, « Formation et dynamiques identitaires », in Éducation Permanente, N°128
  • BARBIER J.-M., 2006, « Problématique identitaire et engagement des sujets dans les activités », in Constructions identitaires et mobilisation des sujets en formation, Paris, L’Harmattan, coll. Action et Savoir
  • CLOT Y., (dir.), 1999, Avec Vygotski, Paris, La Dispute
  • CLOT Y., 2008, Travail et pouvoir d’agir, Paris, PUF, coll. Le Travail Humain
  • DUBAR C., 2000, La Socialisation, Paris, Armand Colin
  • GLADY M., 1996, « Répétition et décalage, le travail identitaire du langage », in Éducation Permanente, N°128
  • HUGUES C.-E., 1958, Men and their work, Glencoe, The Free Press
  • KADDOURI M., 2006, « Dynamiques identitaires et rapports à la formation », in Constructions identitaires et mobilisation des sujets en formation, Paris, L’Harmattan, coll. Action et Savoir
  • KAUFMANN J.-C., 2004, L’Invention de soi, Une théorie de l’identité, Paris, Hachette Littératures, coll. Pluriel
  • KERBRAT-ORECCHIONI C., 2006, Les Interactions verbales, 1/ Approche interactionnelle et structure des conversations, Paris, Armand Colin
  • MARC E., 2005, Psychologie de l’identité, Soi et le groupe, Paris Dunodw
  • MARRO-PAUTIER C., 2010, Dynamiques identitaires de formateurs de terrain Éducateurs de Jeunes Enfants : Quand former Autrui devient l’enjeu de la formation de Soi, Nantes, Mémoire de Master FFAST, sous la direction de Madame Isabelle VINATIER
  • MEAD G.-H., 2006, L’esprit, le soi et la société, Paris, PUF, Le Lien Social
  • RICOEUR P., 1990, Soi même comme un autre, Paris, Seuil
  • SCHON D. A., 1990, The Reflective practitioner, Basic Books
  • SEARLE J.-L., 1972, Les Actes de langage, Essai de philosophie du langage, Paris, Hermann, Éditeurs des Sciences et des Arts
  • VERGNAUD G., 2007, « Représentation et activité : deux concepts étroitement associés », in Recherche et Éducation, CREN Université de Nantes
  • VINATIER I., 2002, « La construction de l’identité en acte dans la relation de service », in Éducation Permanente, N°151
  • VYGOTSKI L., 1997, Pensée et langage, Paris, La Dispute

Un article de Cécile PAUTIER

Analyse des pratiques, Groupes, Identité professionnelle