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A qui profite l’analyse des pratiques professionnelles

La question la plus classique à propos de l’analyse des pratiques professionnelles est la suivante : à qui s’adresse-t-elle ? Historiquement, elle était destinée aux médecins généralistes (groupe Balint), puis, elle s’est peu à peu étendue et développée vers d’autres métiers, notamment ceux où la relation d’aide est une des composantes essentielles. Elle est désormais proposée à des professionnels qui œuvrent dans le domaine de la santé, du travail social, de l’enseignement, mais aussi de l’entreprise.

L’analyse des pratiques professionnelles consiste à partager, échanger et développer collectivement de nouvelles approches et un nouveau regard pour améliorer l’exercice d’une profession et renforcer sa relation au métier en l’abordant sous l’angle des ressources individuelles et collectives mises à jour.

​Mais, au fond, à qui profite-t-elle vraiment ? Aux seules équipes qui en font l’expérience ? A chaque professionnel qui y participe ? Aux Directions qui en expriment la demande ? Aux bénéficiaires des institutions ? Aux superviseurs ?  

Et si l’analyse des pratiques professionnelles venait à profiter à tous ceux-là en même temps ?

En effet, les équipes témoignent le plus souvent de la nécessité, autant que de la difficulté, pour elles, de réaliser ce travail d’écoute des situations exposées en séance. Comme nous le rappelle Jean-Marc Randin (1) “Ecouter l’autre, dès lors qu’il y a relation humaine, ne procède pas autrement : il ne s’agit pas uniquement d’entendre avec notre sens auditif les mots prononcés, mais d’identifier – de « comprendre » disons-nous – ce qui est dit. C’est là que les difficultés commencent : là où il y a quelqu’un qui a dit des mots, et qui, de ce fait, en détermine le sens“. Résister à la tentation de ramener ce qui est dit par l’autre dans son propre champ de connaissances et de savoirs n’est pas aisé. Il faut pouvoir s’extraire de ce désir d’interprétation et de décodage sur lequel repose l’apprentissage des métiers d’aide. Écouter l’autre suppose avant tout de la disponibilité, un espace de silence qui permet aux mots de prendre de la place à l’intérieur de soi, sans jugement, sans la quête folle de vouloir tout comprendre et tout résoudre.

Pour favoriser ce travail d’écoute véritable et ne pas glisser dans l’écueil de solutions “prêtes à l’emploi” qui évitent de se confronter à la réalité de l’autre, je propose le plus souvent aux équipes professionnelles un outil d’aide appelé l’ECO-V.

Cet outil que j’utilise également en ACT Thérapie (Thérapie d’Acceptation et d’Engagement, 3ème vague des TCC) permet aux professionnels  de prendre en compte l’ensemble du récit exposé par leur collègue et de trier les informations recueillies selon leur nature : le monde des pensées, des jugements, des croyances, des règles / le monde des émotions et des sensations / le monde des actions et des comportements / le monde des valeurs.

OUTIL ECO-V
Explorateur – Conseiller – Observateur – Valeurs

Sans entrer ici dans le détail de l’utilisation de l’outil, il est fondamental de constater que, pour les équipes, ce travail d’écoute et de recueil du vécu de l’autre contribue à entrer dans sa réalité, dans sa difficulté, dans son besoin.

C’est à partir de cette écoute de qualité que peuvent émerger des résultats spectaculaires : l’analyse des pratiques devient un lieu ressource où l’on peut se dire, être écouté, respecté et reconnu dans ce récit unique que l’on partage avec les autres. Les questionnements du groupe ne sont plus “remâchés” ou “recyclés”, mais prennent racine dans le contenu du récit “entendu” et non plus “interprété”, ce qui favorise la singularité des réponses à construire, aussi bien sur le plan individuel que collectif. Ainsi, à la “standardisation des accompagnements” succède “la fraîcheur des prises en charge”.

D’un point de vue individuel, chaque professionnel peut sortir grandi de cette expérience de s’entendre faire le récit d’une situation difficile, avec ces propres mots en écho, qui lui sont rendus grâce à la qualité d’écoute du groupe. Il perçoit ainsi sa perspective, son point de vue, qu’il accepte de remettre sur le métier en les confiant aux autres. Ensemble, ils peuvent enrichir l’ouvrage et construire collectivement de nouvelles réponses face aux difficultés rencontrées dans les accompagnements.

Dans cet art de “s’exposer”, de se “dire”, réside la volonté et la capacité de chacun à renoncer au “prêt-à-penser”. Car si la demande sociale faite aux professionnels du soin, du social, de l’enseignement consiste d’abord et avant tout à une injonction de “bien faire” leur travail, c’est souvent en passant par les “ratés” de la relation que naissent de nouvelles façons de faire et d’agir. En cela, accepter l’idée du doute, de se trouver en difficulté, voire même de se tromper est vraisemblablement un signe de bonne santé, pour soi mais aussi pour la qualité relationnelle entretenue avec les autres.  

Les équipes de directions sont pour la plupart conscientes de la nécessité de proposer à leurs équipes ces instances d’analyse des pratiques professionnelles. Si l’offre de supervision est large, il est important que les dirigeants puissent investiguer et mettre à jour les besoins de leurs équipes afin de choisir au mieux le superviseur. Selon les observations et le recueil des besoins des équipes, l’analyse des pratiques professionnelles peut ouvrir – au-delà de son intérêt initial de favoriser une réflexion commune sur le cœur de métier et de participer au co-développement des compétences – sur des bénéfices secondaires importants, tels que la création de conditions favorables au dialogue, le partage de valeurs, la volonté d’accompagner et de soutenir les changements qui ne manquent pas de bousculer les institutions.

Concernant les bénéficiaires, les résidents, qu’ils soient adultes ou enfants, personnes handicapées ou non, être accueillis en institution, à temps complet ou à temps partiel, demande des ressources et une grande capacité d’adaptation. Il arrive que les professionnels perdent de vue tous les efforts auxquels ces publics ont consenti pour trouver un équilibre – même précaire – au milieu des autres, dans cette vie collective où son intimité, son besoin de solitude, ses joies, ses peines sont constamment interrogés, mis sous la loupe de tous les intervenants (éducateurs, infirmières, chefs de service, etc).

Ainsi, savoir que les professionnels eux-mêmes ne sont pas exemptés de l’introspection, d’une réflexion sur leur posture, sur leurs ressentis, sur leurs actions, sur leur manière d’être, sur la qualité de leur accompagnement, est sans aucun doute salvateur. Il s’agit d’équilibrer les relations : là où il est demandé – et parfois fait injonction – aux bénéficiaires de se “remettre en question”, “de changer de comportements”, les professionnels peuvent aborder ces sollicitations avec plus d’empathie, plus de flexibilité, se rappelant que la mise en mots est difficile, que chaque petit pas vers un changement compte, que la tristesse, la colère, l’impatience ou toute émotion qui mène à l’objectif fait partie du chemin, que ce sont aussi ces émotions qui lient les êtres humains entre eux.

Au fond, comme nous le rappelle Alexandre Jollien – qui a vécu de nombreuses années en institution, en Suisse – dans son livre “Le philosophe nu” (2), “La rencontre, voilà bien le lieu des passions, de la comparaison, de l’attirance et de la possession, de la fascination, de la peur et de la colère, de la honte et des jalousies. Mais surtout de l’amour, de l’émulation, de l’amitié et…de la joie.” .

Enfin, le superviseur a la grande responsabilité de créer, en très peu de temps, une relation de confiance avec les professionnels de sorte qu’ils puissent se sentir libres de prendre la parole. Apprécié, aimé et parfois rejeté, il se trouve seul face au groupe.

En tant qu’intervenante en analyse des pratiques professionnelles, je me confronte volontiers à mon propre ECO-V : en groupe de pairs ou avec un superviseur, je cherche à identifier la boucle dans laquelle je me trouve. Flexible ?  Rigide ? J’observe mes luttes, les sentiments qui me traversent au gré des histoires entendues, des ambiances ressenties. Ici, je cherche à ramollir, à adoucir, là, je m’engage à faire face à un groupe hostile ou en colère en m’appuyant sur mes valeurs : être connectée à l’autre, comprendre ce qui l’agite et le blesse, laisser de la place à cette colère, un peu, beaucoup, puis questionner, doucement, avec bienveillance. Est-ce confortable pour vous ? Vous sentez-vous engagé vers des actions importantes et qui ont du sens pour vous, dans votre pratique professionnelle ? Quelque chose s’assouplit, on continue….

Tous ces récits de tant de professionnels. Quelle chance. Quelle inventivité. Quel courage. Quelle détresse. Quelle souffrance. Quelle solidarité. Quelles ressources. Tout est là. L’individu et le collectif. La défiance et l’entraide. Se dessine, à chaque séance, quelque chose de singulier, de profond et d’authentique : que c’est difficile d’être un professionnel de la relation d’aide ! Et malgré cette réalité, je ne me lasse pas de voir les ressorts des professionnels pour faire face au métier.

Educateur aujourd’hui, un métier impossible ?” nous disait Joseph Rouzel (3) en 2014. J’aimerais plutôt conclure sur cette citation d’Alexandre Jollien dans son livre “Le métier d’homme” (4) : “Il faut s’engager ou au moins consentir, sinon le combat si exigeant tournerait vite court. Le tragique est là, moi aussi ! Entre deux, tout reste à bâtir. Il n’y a guère le choix. Ni modèle, ni solution, ni réponse toute faite, ni mode d’emploi ne sont disponibles. Chacun y va à tâtons, essuyant des échecs, bâtissant sur des ruines.

C’est ainsi que tout reste encore à inventer, avec ce que l’on sait et ce que l’on découvre de nouveau : Être travailleur social, être homme, être femme, c’est un défi qui, d’emblée, conduit à des échecs mais aussi à bien des victoires. A partir de tous ces récits, je demande : qu’est-ce que cela vous apprend sur vous-même ? Qu’est-ce que cela vous apprend sur l’autre ? Est-il possible de poursuivre le chemin ensemble ?

Article rédigé par Sylvie Filet,
Intervenante en analyse des pratiques professionnelles en Haute-Savoie et en Suisse.


(1) Randin Jean-Marc, « Qu’est-ce que l’écoute ? Des exigences d’une si puissante « petite chose » », Approche Centrée sur la Personne. Pratique et recherche, 2008/1 (n° 7), p. 71-78. DOI : 10.3917/acp.007.0071. 
(2) Alexandre Jollien, “Le philosophe nu”, Edition du Seuil, 2010
(3) Josephe Rouzel, “Educateur aujourd’hui, un métier impossible”, Dans Le travail d’éducateur spécialisé (2014), pages 165 à 180
(4) Alexandre Jollien, “Le métier d’homme”, Edition du Seuil, 2002

Photo : Photo by Dylan Gillis on Unsplash

Superviseur, TCC, Travailleur social

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